Un réquisitoire contre la « nouvelle norme »
Le 14 février 2026, lors de l’ouverture des travaux à Addis-Abeba, João Lourenço n’a pas mâché ses mots. Pour le chef d’État angolais, l’heure est à la vigilance absolue face à une dérive des institutions. « Nous assistons à l’émergence de nouveaux phénomènes qui ne doivent pas être légitimés et approuvés par le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine », a-t-il d’emblée averti.
Le président angolais a ensuite déconstruit la rhétorique du retour à la démocratie souvent utilisée par les juntes militaires : « Lorsque nous évoquons la nécessité du rétablissement de l’ordre constitutionnel après une prise de pouvoir par des moyens anticonstitutionnels, nous n’entendons pas affirmer qu’il serait rétabli du seul fait que les auteurs du coup d’État organisent des élections et s’y fassent élire. »
Pour Lourenço, cette stratégie est un leurre dangereux. « Il s’agit là d’une forme de blanchiment d’un acte entaché d’illégitimité, qui commence malheureusement à être considéré comme normal et donc acceptable, alors qu’il menace en réalité les fondements de nos principes et la paix et la sécurité du continent », a-t-il martelé. Il a conclu son intervention par une mise en garde solennelle sur les risques de jurisprudence : « Cela ne peut pas devenir une nouvelle norme pour accéder au pouvoir, car ce serait une manière indirecte d’encourager les coups d’État, pour ensuite les blanchir et faire comme si de rien n’était. »
Le Gabon et la Guinée en ligne de mire
Si le discours se voulait doctrinal, l’ombre de Libreville et de Conakry planait sur l’assemblée. Les exemples récents illustrent parfaitement le scénario dénoncé par Luanda. Au Gabon, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, après avoir renversé Ali Bongo en 2023, a été élu président en avril 2025 avec un score massif de 90,35 %. En Guinée, le général Mamadi Doumbouya, au pouvoir depuis 2021, a également validé son maintien à la tête de l’État lors d’un scrutin en décembre 2025. Pour l’Angola, ces victoires électorales ne sauraient effacer le « péché originel » de la prise de pouvoir par la force.
Une Union africaine fracturée
Ce pavé dans la mare révèle une fracture profonde entre deux blocs au sein de l’UA. D’un côté, le bloc de la rigueur, mené par l’Angola et le Kenya, réclame une application stricte de la Charte africaine de la démocratie qui devrait interdire aux auteurs de coups d’État de se porter candidats à leur propre succession. De l’autre, un bloc plus pragmatique préfère privilégier la stabilité, considérant qu’une élection — même menée par un ancien putschiste — reste une porte de sortie préférable à une transition militaire sans fin.
Des rancœurs diplomatiques en coulisses
La fermeté de João Lourenço n’est pas totalement dénuée de motivations politiques. Allié historique de l’ancien président guinéen Alpha Condé, renversé par Doumbouya, le président angolais semble vouloir faire de la lutte contre les putschs un pilier de sa doctrine diplomatique régionale. Il s’était fortement impliqué lors du coup d’État au Gabon en incarnant la ligne dure de l’Union africaine, condamnant le putsch, appelant à des sanctions, au retour à l’ordre constitutionnel et au départ d’Ali Bongo et sa famille en exil. C’est finalement via l’Angola que l’ancienne famille présidentielle sera exfiltrée avant de s’installer à Londres.
La sortie du président angolais rappelle que derrière les principes démocratiques se jouent souvent des rapports de force et des fidélités personnelles.
Vers un durcissement des règles ?
Le débat est désormais lancé. L’Afrique va-t-elle entériner ce modèle de « transition-élection » ou l’UA parviendra-t-elle à imposer une ligne rouge infranchissable ? Alors que le Gabon vient d’être élu au Conseil de Paix et de Sécurité de l’organisation — l’organe même interpellé par Lourenço —, la position angolaise souligne que la reconnaissance diplomatique est encore loin d’être synonyme d’unanimité morale sur le continent.










