Pour Alain-Claude Bilie-By-Nze, la situation de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale n’est pas le fruit d’un concours de circonstances malheureux. Selon lui, « la CEMAC n’est pas en crise par accident ; elle paie aujourd’hui le prix de fragilités structurelles anciennes, longtemps connues, mais insuffisamment traitées ». Le constat est sans appel concernant le modèle économique de la sous-région, qu’il juge trop exposé. Il souligne que « les économies de la région restent largement adossées au pétrole, au manganèse, au bois ou à d’autres ressources peu ou pas transformées », une spécialisation qui « expose les États à des chocs extérieurs violents, rend les budgets publics extrêmement volatils et freine toute industrialisation durable ».
L’intégration régionale, souvent vantée dans les sommets, reste pour lui un chantier inachevé où « les barrières non tarifaires persistent, la libre circulation reste partielle et le commerce intra-CEMAC demeure marginal, inférieur à 5 % des échanges totaux ». Cette asymétrie entre la monnaie et l’économie réelle est, selon l’ancien Premier ministre, un non-sens comptable puisque « une union monétaire sans marché intégré crée mécaniquement des déséquilibres ». Il ajoute que « tant que l’union restera essentiellement monétaire, sans convergence réelle des politiques économiques, elle demeurera fragile ».
Gabon : Une mutation encore superficielle
Interrogé sur la trajectoire du Gabon, celui qui fut le dernier chef du gouvernement sous Ali Bongo porte un regard nuancé mais critique sur la transformation de son pays. S’il reconnaît que « le pays n’est plus uniquement un exportateur de grumes », il estime que cette mutation « reste incomplète et non systémique ».
Pour lui, le décalage entre l’ambition et la réalité est flagrant : « la transformation est engagée dans les discours, amorcée dans certains secteurs, mais encore loin d’un changement profond du modèle économique ». Il martèle qu’une réussite durable suppose « une industrialisation à grande échelle, une réforme profonde de la gouvernance économique, un climat des affaires crédible et une politique ambitieuse de formation des compétences ».
L’axe Libreville-Rabat et les nouveaux équilibres
Concernant la coopération Sud-Sud, Alain-Claude Bilie-By-Nze salue une relation historique avec le Maroc qu’il qualifie de « solide et stratégique ». Il note que la présence marocaine est « structurante » à travers des secteurs clés comme la banque ou les télécoms, offrant au Gabon « un accès à des capitaux africains et des partenariats concrets ».
Cependant, il avertit que cette relation est aujourd’hui « en phase d’ajustement » du fait des recompositions politiques internes et de l’évolution du contexte régional. Selon lui, l’avenir de ce partenariat se jouera dans la capacité du Gabon à « négocier, à exiger de la valeur locale et à structurer sa propre stratégie industrielle », tout en explorant de nouveaux leviers comme l’énergie où « le Maroc s’est imposé comme un leader africain des énergies renouvelables ».
Un appel au renouveau politique
En conclusion, le président du parti Ensemble pour le Gabon — qu’il a lancé au lendemain de sa défaite à la présidentielle d’avril dernier où il est arrivé second — et qui a récemment consigné ses réflexions dans un livre, ne cache pas ses inquiétudes. Il déplore que « les nouvelles autorités se sont souvent contentées de changer la façade sans traiter le fond ». Affirmant son ambition de proposer un « projet crédible et alternatif », il prévient que la CEMAC se trouve à un point de bascule. Pour lui, « une monnaie commune sans marché intégré est une demi-construction » et si la recomposition géopolitique actuelle offre une fenêtre d’opportunité, « elle ne restera pas ouverte indéfiniment ». Il conclut en affirmant que « le Gabon mérite mieux que les bricolages actuels » et appelle à une dynamique nouvelle pour une région « riche de potentiel ».










