Après trois ans dans le secteur agroalimentaire, quel regard portez-vous sur la filière du palmier à huile en Afrique ?
Cyril Ondzigui : Après trois ans d’expérience sur le terrain, je peux dire que le palmier à huile en Afrique représente une opportunité stratégique encore insuffisamment exploitée. Le paradoxe est fort : le palmier est originaire d’Afrique, les conditions agroclimatiques sont favorables, mais le continent ne représente aujourd’hui qu’environ 5 % de la production mondiale, alors que l’Asie en concentre près de 90 %. Cela montre que le défi est moins agricole que structurel et industriel.
Comment expliquer cette perte de leadership africain dans une filière historiquement ancrée sur le continent ?
Dans les années 1960, l’Afrique de l’Ouest assurait plus de 60 % de la production mondiale d’huile de palme. La perte de cette position s’explique par un manque d’investissements durables, des rendements faibles, une industrialisation tardive et une faible intégration des chaînes de valeur. Pendant ce temps, l’Asie a investi massivement dans la recherche agronomique, la transformation industrielle et la logistique.
Quels sont aujourd’hui les pays qui structurent la production africaine ?
Le Nigeria est clairement le leader africain avec environ 1,4 à 1,5 million de tonnes par an. Il est suivi par la Côte d’Ivoire autour de 600 000 tonnes, le Cameroun avec environ 465 000 tonnes, puis le Ghana. Le Gabon, avec une production projetée entre 130 000 et 170 000 tonnes, est un acteur plus récent mais en forte croissance, porté par une approche industrielle structurée.
Vous insistez souvent sur le potentiel du Gabon. Pourquoi ?
Parce que le Gabon est un cas très intéressant. Le palmier à huile est une culture de long terme, avec une durée de vie économique de 25 à 30 ans. Or, le Gabon n’en est qu’à environ 12 ans d’exploitation effective de sa filière industrielle. Cela signifie que les plantations sont encore dans leur phase de montée en puissance et que le pic de production est encore à venir. C’est un indicateur très fort du potentiel réel du pays sur les dix à quinze prochaines années.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis du secteur en Afrique ?
Ils sont bien identifiés : des rendements encore inférieurs à ceux de l’Asie du Sud-Est, un déficit d’infrastructures de transformation et de logistique, ainsi qu’une forte dépendance aux importations. À titre d’exemple, l’Afrique a importé environ 3,9 millions de tonnes d’huile de palme en 2023, principalement depuis l’Asie, ce qui est économiquement et stratégiquement incohérent.
Quelles opportunités devraient être priorisées par les décideurs africains ?
La première opportunité est la demande locale, qui est forte et durable. La deuxième est la réduction des importations par le développement de la production et de la transformation locales. La troisième est l’industrialisation à travers les raffineries, les savonneries, les cosmétiques ou les biocarburants. C’est là que se crée la valeur. Enfin, la durabilité n’est plus un slogan ; elle est devenue une condition d’accès aux marchés et de crédibilité à long terme.
Quel message souhaitez-vous adresser aux acteurs publics et privés ?
Le message est clair : le palmier à huile en Afrique n’est pas un risque, c’est une opportunité mal structurée. Avec une vision à long terme, des partenariats public-privé solides et des investissements ciblés, cette filière peut créer des emplois durables, réduire les importations et renforcer la souveraineté alimentaire et industrielle du continent.
Un mot de conclusion ?
Dans des pays comme le Gabon, où la filière n’a qu’une douzaine d’années d’exploitation, l’enjeu est clair : transformer un potentiel naturel exceptionnel en volumes, en industrie et en valeur ajoutée locale. L’Afrique a les cartes en main. Il est temps de les jouer pleinement.










