Dans l’entre-soi des salons feutrés ou l’effervescence des bistrots, une légende entêtante s’installe dans l’opinion et dans la conscience collective : « Oligui Nguema gouverne avec les émotions », le locataire du Palais Rénovation « ne supporte pas la contradiction ou la critique », « il n’écoute personne ». On murmure ici et là qu’il court-circuiterait ses conseillers et marginaliserait ses ministres dans la prise de décision. Ce portrait, qui se dessine autour du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, pratiquement trois ans après sa prise de pouvoir par la force, puis par les urnes, n’est pas sans rappeler celui, presque brutalement caricatural et à tort, qui fut jadis brossé pour son prédécesseur Ali Bongo Ondimba. À l’époque, le récit dominant présentait un dirigeant « paresseux », « fêtard », voire « limité intellectuellement », avant que la maladie ne cristallise l’image d’un chef d’État « moribond et affaibli par son AVC », voire sous l’emprise de son épouse Sylvia Bongo Ondimba.
Ce narratif délétère ne naît pas dans un vide politique ; comme ce fut le cas hier pour Ali Bongo, il s’enracine aujourd’hui dans un terreau fertile irrigué par les frustrations sociales. Les délestages chroniques, le spectre des 163 000 emplois promis qui tardent à s’incarner ou la récente déconnexion des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire offrent une caisse de résonance idéale à la construction de cette légende. Dans ce brouillard informationnel, dans cette légende de palais, comment distinguer le fait authentique de l’exagération malveillante ? La légende du vrai ? Si ces portraits sont infondés, à qui profite réellement le crime ? Certainement pas à Oligui Nguema, qui subit l’érosion de son image de marque.
À défaut de coupable, cherchons quand même la petite bête. Cette situation, par exemple, peut faire indirectement, inconsciemment, involontairement le lit de certains commis de l’État ; transformer le président en bouc émissaire de toutes les décisions devient un paravent commode pour masquer leur propre incompétence. Tout est mis sur le dos d’Oligui Nguema, sous prétexte qu’il concentre les pouvoirs de chef d’État et de gouvernement, bien aidé par une légende noire. Sauf que la dignité de la fonction voudrait que, lorsqu’un commis de l’État ou un collaborateur n’est plus entendu par son patron, il en tire les conséquences en déposant sa démission pour ne pas être comptable de l’échec. À moins, évidemment, que l’attrait d’une position confortable et les avantages de la monnaie trébuchante ne l’emportent sur l’honneur et sur le sacerdoce de servir l’État. Simple hypothèse.
Dans les faits, l’histoire, ce grand juge, commence d’ailleurs à déconstruire la légende noire qui entourait Ali Bongo. Sans occulter ses zones d’ombre, les Gabonais redécouvrent aujourd’hui, avec un brin de nostalgie, un président réformiste dont l’audace économique fut réelle : de l’interdiction de l’exportation du bois brut à l’éclosion de la zone de Nkok, en passant par le projet de la Baie des Rois. Son magistère fut marqué par une ouverture diplomatique majeure avec l’entrée dans le Commonwealth, l’introduction de l’anglais et des avancées sociétales fortes comme l’immatriculation des Gabonais à une sécurité sociale publique, l’amélioration des droits des femmes, la dépénalisation de l’homosexualité ou l’abolition de la peine de mort. Ce grand orateur bilingue, à l’aise dans les questions internationales contrairement aux idées reçues, avait conservé l’essentiel de ses facultés cognitives même après son foudroyant accident.
Quant à son successeur, il appartient désormais au temps de dire si la couronne d’épines qu’on lui dresse aujourd’hui relève de la vérité historique ou d’une simple légende noire. Prenons notre mal en patience et attendons donc de voir.










