Ce travail d’investigation extrêmement sérieux met en lumière des éléments troublants sur la gestion des ressources en hydrocarbures dans notre pays, mais c’est loin d’être la première fois que les observateurs tirent la sonnette d’alarme. En effet, d’autres enquêtes, y compris celles diligentées par le gouvernement sous la précédente administration, auraient dû alerter sur les abus de l’industrie pétrolière.
Du temps où le Gabon était une grande puissance pétrolière, les géants Shell et Total exerçaient un quasi-monopole sur la production d’or noir dans le pays. Pourtant, avec des réserves et une production déclinantes, ces derniers ont laissé leur place à des sociétés moins scrupuleuses et dont les règles de fonctionnement internes ont pu avoir des conséquences désastreuses en termes sécuritaires, sociaux et environnementaux.
C’est ainsi que la junior pétrolière Perenco est devenue le premier producteur du pays tandis que le Gabon devenait dans le même temps sa plus grosse filiale. Mais c’est également celle qui souffre le plus en termes de sécurité et d’environnement. En 2022 puis en 2023, plusieurs accidents environnementaux, pour certains meurtriers, ont frappé les installations du groupe franco-britannique.
Accidents et impunité
Ce fut notamment le cas sur le terminal du Cap-Lopez, avec l’explosion d’un bac de stockage suivie d’un déversement massif d’hydrocarbures à deux pas des plages les plus prisées de la capitale économique.
Et ce fut encore le cas sur le champ de Bécune, en mars 2024, à la suite d’une explosion meurtrière ayant causé une forte pollution marine lors d’une intervention sur un puits de pétrole. Au moins six employés ont trouvé la mort lors de ce seul événement. Alors que les autorités du pays ont fermé les yeux sur l’accident lui-même et sur la dissimulation institutionnelle chez Perenco, la très sérieuse ONG britannique Environmental Investigation Agency (EIA) produisait au printemps 2025 un rapport d’enquête détaillé sur l’accident, ses causes en amont, et sa gestion tout aussi désastreuse par Perenco en aval.
Ce rapport met en effet en exergue les caractéristiques de ce qu’est depuis des décennies la culture Perenco : gestion ultra low-cost des opérations pétrolières, dumping social vis-à-vis des prestataires de services et de leurs employés, production à tout prix, au détriment en particulier de la sécurité des biens et des personnes, traitement discriminatoire entre les agents locaux et les employés français, culture du secret et, face aux problèmes, dissimulation systématique de la réalité et falsification des rapports et, pour finir, soupçons de corruption active des autorités des pays où l’entreprise opère.
Le rapport, étayé par les faits et les témoignages recueillis par l’EIA, est édifiant quant à la puissance de cette machine. Parmi ces témoignages, ceux d’anciens techniciens sur place font état de procédures de sécurité ignorées, du recours à une main-d’œuvre non qualifiée pour ce type d’opérations, du choix d’équipes incompétentes tandis que celles qui sont compétentes (et qui dénoncent les manquements) sont écartées, de matériels et d’installations obsolètes, ainsi que d’une culture de la négligence et de l’économie à tout prix.
Aucune sanction, aucun procès, aucune publication de rapport. Les trois dirigeants de Perenco Gabon, arrêtés pendant quelques heures, ont finalement été libérés moyennant paiement de dessous de table, d’après les informations rapportées par les enquêteurs de l’EIA.
L’ère du dirigeant Benoit de la Fouchardière, ex-directeur général du groupe tristement célèbre pour sa piètre prestation dans le magazine d’investigation de France 2 « Complément d’enquête », et de son affidé au Gabon Adrien Broche, s’est soldée par un bilan environnemental et humain dramatique, le tout sous la bienveillance coupable du ministre du Pétrole Massassa à l’époque des faits. Rappelons que M. Broche avait été décoré de l’ordre national du mérite gabonais en janvier 2023.
Et comme l’ont rapporté nos confrères de Gabon Review en mai 2025, M. de la Fouchardière ne peut guère s’enorgueillir que des compliments dithyrambiques de son ami NJ Ayuk, de la Chambre Africaine de l’Énergie, dont Perenco est un généreux donateur… et dont de la Fouchardière est au conseil d’administration. On n’est jamais mieux servi que par soi-même !
Quand la culture Perenco métastase
Mais Perenco ne produit pas que du pétrole et des catastrophes. Il existe tout un réseau d’anciens qui exportent ses méthodes chez d’autres juniors du secteur.
Prenons l’exemple de Christophe Blanc, ancien Perenco, qui était ensuite passé chez Maurel et Prom comme directeur général au Gabon, à ce même poste. Il s’y est rendu célèbre par de nombreuses plaintes et grèves contre lui (dont celle, très tendue, de 2017) de ses employés gabonais pour son comportement discriminatoire.
Il est ahurissant de constater qu’il a ensuite été réembauché chez Perenco et a été choisi par son ancien-nouvel employeur pour occuper le poste de… directeur général au Gabon, en remplacement d’Adrien Broche. On prend les mêmes et on recommence, en boucle.
La culture Perenco a imprégné d’autres sociétés au travers de recrutements mal inspirés… Assala, devenue depuis le fleuron de la Gabon Oil Company, en est un autre exemple.
Un rapport confidentiel daté du 12 octobre 2023, rendu public par la Direction générale de l’Environnement et de la Protection de la Nature (DGEPN), avait désigné Assala au cœur d’un scandale de pollution dissimulée. Selon ce document, corroboré par des photographies accablantes prises au moyen d’un drone par les inspecteurs, il avait été établi que des camions de la compagnie procédaient à des déversements de liquides polluants en pleine forêt, en violation manifeste des normes environnementales en vigueur.
Ce constat alarmant s’inscrivait dans un dossier ancien : la DGEPN avait déjà adressé une mise en demeure à Assala, moins d’un an auparavant, pour des faits similaires. Cependant, malgré la gravité des preuves et les alertes répétées, aucune sanction publique ou mesure corrective visible n’a été rendue publique depuis.
Dans le même temps, et alors que les précédents actionnaires vendaient la société, une pollution aux hydrocarbures près de Rabi, en plein habitat de nos éléphants de forêt, était dissimulée aux autorités et recouverte à grand renfort de remblai par des opérationnels peu scrupuleux.
Selon ces mêmes sources au sein d’Assala-GOC, une « fraction opérationnelle » d’Assala, sous la houlette de l’ancien directeur des opérations de l’époque Jérôme Garcia (ex-Perenco…) et de ses affidés Guillaume Vandystadt et Brice Morlot, a poussé à maximiser la production au détriment de la sécurité environnementale, ce malgré l’engagement de la société envers les standards écologiques les plus élevés.
Le silence coupable des autorités
Pourtant, depuis que cette enquête a été diligentée, aucune sanction publique, aucun rapport final n’ont été révélés. Des inspecteurs du ministère évoquent en privé des pressions hiérarchiques et des ordres venus « d’en haut » pour ne pas compromettre « l’équilibre du secteur ». Selon une source interne, le dossier aurait été « classé sans suite ».
Le cas Jérôme Garcia est emblématique de cette culture de l’impunité héritée de Perenco : équipe resserrée, communication bridée, rapports falsifiés, production à tout prix et mépris environnemental.
On peut retracer son parcours professionnel à l’aune des témoignages recueillis au Cameroun, au Guatemala, au Pérou et au Gabon sur les dommages environnementaux qu’il a causés, comme autant de cailloux semés au cours d’une carrière menée tambour battant, au mépris de toutes les normes.
Le rapport des enquêteurs britanniques de l’EIA sur l’accident Perenco au Gabon pointe d’ailleurs également les opérations de cette société au Guatemala, avec des déplacements de communautés, de la déforestation, des réseaux criminels, et des dommages environnementaux laissés sans réparation. Il se trouve que les opérations de Perenco au Guatemala ont été longtemps sous la houlette d’un certain… Jérôme Garcia. Le cercle infernal se refermera-t-il un jour ?
Quant à Brice Morlot, fidèle de Jérôme Garcia chez Perenco et Assala, il a lui aussi quitté cette dernière à l’époque de la vente à GOC, pour rejoindre BW Offshore, autre pétrolier qui opère le permis Dussafu au Gabon, en charge… des opérations. La culture Perenco n’en finit pas de métastaser sans que les autorités ne semblent en prendre conscience.
Quand nos dirigeants vont-ils se décider à combattre l’impunité ? Quand l’environnement, au Gabon et ailleurs, va-t-il enfin passer avant les intérêts personnels de certains dirigeants, plus enclins à dissimuler les mauvaises pratiques plutôt qu’à les corriger, motivés par le seul appât du gain ?










