Par Alain-Claude Bilie-By-Nze
L’un des problèmes majeurs des nouvelles autorités tient précisément à une lecture fragmentaire de l’histoire politique : on extrait un mot, une formule, un symbole, puis on tente de bâtir un récit à partir de ce fragment. Ils nous parlent de « rupture », de « nouvelle République », de « refondation », de « restauration de l’État ». Or, à ce stade, ce que l’on perçoit relève davantage du registre sémantique que du changement structurel.
Mais gouverner ne consiste pas à assembler des slogans. Gouverner suppose de comprendre la portée des concepts que l’on invoque. En réalité, les concepts politiques ne sont jamais neutres et la notion des « 100 jours » en fait partie. Elle n’est pas un habillage communicationnel. Elle renvoie à une tradition précise : celle d’un commencement, d’une impulsion initiale, d’un moment fondateur où un pouvoir fraîchement investi imprime sa marque.
L’annoncer près d’un an après une élection ne relève donc pas d’une simple initiative de communication. C’est un glissement sémantique et, plus profondément, un détournement du sens historique et institutionnel de cette expression. On ne recrée pas le premier jour quand le calendrier républicain a déjà largement commencé son cours.
1. Une notion née de l’urgence et de la rupture
L’expression trouve son origine dans l’histoire européenne avec le retour de Napoléon Bonaparte en 1815. Les « Cent-Jours » désignaient la brève séquence entre son retour d’exil et sa défaite à Waterloo. Une période exceptionnelle, intense, marquée par une urgence politique absolue. Durant cette période, Napoléon engage des décisions majeures telles que la réforme constitutionnelle via l’Acte additionnel, la réorganisation des institutions, une mobilisation militaire massive et une tentative de réconciliation nationale.
Le concept prend ensuite une signification moderne avec Franklin D. Roosevelt en 1933. Élu en pleine Grande Dépression, Roosevelt engage dès son arrivée une avalanche de réformes structurelles connues sous le nom de New Deal. En cent jours, il fait adopter des lois majeures sur la réorganisation bancaire, la régulation financière, des programmes massifs d’emploi, des réformes agricoles et une intervention forte de l’État.
Dans les deux cas, un élément central demeure : les 100 jours correspondent au début d’un pouvoir. Ils marquent l’impulsion initiale. Jamais ils ne constituent une opération de relance tardive.
2. Un principe politique clair, les 100 jours sont fondateurs
Dans les démocraties contemporaines, les « 100 jours » ne sont pas une séquence décorative. Ils constituent le moment où un exécutif fraîchement investi révèle sa méthode, son rythme et ses priorités. Les « 100 jours » fixent un cap, installent une autorité et donnent le ton du mandat. Ils représentent une période d’initiative rapide, un moment de rupture assumée et un test immédiat de crédibilité.
En revanche, ils ne sont pas un instrument de rattrapage. Ils ne doivent pas servir à corriger un démarrage hésitant et ne permettent pas de réinitialiser le calendrier politique. Lorsque le mandat est déjà largement entamé, parler de « 100 jours » revient à fabriquer artificiellement un point zéro qui n’existe plus. Le temps institutionnel ne se redémarre pas comme une campagne de communication.
3. Un an après, l’heure est au bilan, pas au lancement
Un gouvernement en place depuis près d’un an n’est plus dans une phase d’installation. Il est déjà responsable et comptable de ses actes. Soit il agit depuis le premier jour, et alors ses 100 premiers jours sont déjà derrière lui depuis longtemps. Soit il annonce aujourd’hui un « nouveau départ », et cela revient implicitement à reconnaître que l’impulsion initiale a manqué ou n’a pas existé.
Dans les deux cas, la cohérence vacille et l’opération interroge. Car les décisions structurantes d’un pouvoir ne se prennent pas au onzième mois. Elles se prennent dans les premières semaines : orientations budgétaires, priorités économiques, signaux institutionnels, méthode de gouvernance. C’est là que se joue la crédibilité. On ne recrée pas une séquence fondatrice lorsque le mandat est déjà engagé. On en assume les résultats.
4. Communication ou action ?
Lorsqu’un pouvoir agit avec méthode et clarté, l’opinion juge sur pièces. Les résultats parlent d’eux-mêmes. À l’inverse, lorsque la communication précède ou remplace l’action, elle devient un écran et un écran finit toujours par révéler ce qu’il cherche à masquer.
Le concept des « 100 jours » ne peut être un slogan déconnecté du calendrier réel. Il suppose une situation exceptionnelle, une rupture nette avec le passé et des réformes structurantes engagées dès l’entrée en fonction. Sans ces éléments, il ne s’agit plus d’un moment fondateur, mais d’un habillage narratif.
5. La maturité démocratique exige autre chose
Une démocratie adulte ne vit pas au rythme des effets d’annonce. Elle repose sur la continuité de l’action publique, la transparence des résultats et l’évaluation régulière des politiques menées.
Après presque un an, la question n’est pas de savoir ce qui sera fait en 100 jours, mais ce qui a été fait depuis le premier jour. Le temps politique ne se manipule pas comme un slogan. Il ne se redémarre pas au gré des besoins narratifs. Les 100 jours sont un moment de vérité. Ils ne peuvent devenir un outil de rattrapage narratif. Dans une République, le calendrier est une responsabilité et la crédibilité d’un pouvoir ne se décrète pas. Elle se construit dès le premier jour.
6. Une notion que certains découvrent tardivement
Dans les régimes semi-présidentiels, les « 100 jours » peuvent correspondre à l’entrée en fonction d’un nouveau gouvernement après son investiture parlementaire. C’est un moment institutionnel précis, un engagement formel et une responsabilité engagée.
Il n’est pas inutile de rappeler qu’au Gabon, lorsque la fonction de Premier ministre existait encore, cette notion n’est pas née dans l’improvisation actuelle. Je l’ai moi-même appliquée dans le cadre de mes fonctions, reposant sur une réalité institutionnelle identifiable : un gouvernement nouvellement constitué, un discours de politique générale devant la représentation nationale, une feuille de route formalisée et un bilan présenté au terme d’une séquence identifiable.
Les 100 jours n’étaient pas un slogan, mais un exercice de responsabilité adossé à un acte institutionnel. Or, dans l’architecture actuelle, la fonction de Premier ministre a été supprimée. Le Président est devenu Chef du Gouvernement. Dès lors, à quoi correspond aujourd’hui cette invocation des « 100 jours » ? Ni à un début de mandat, ni à une investiture nouvelle, ni à une séquence constitutionnelle identifiable.
Lorsqu’un concept est repris sans le cadre qui lui donnait sa légitimité, il change de nature. Ce qui relevait d’un exercice de responsabilité devient un simple outil de communication. On peut reprendre une formule, mais on ne peut pas recréer les conditions qui lui donnaient sa force.










