Parfois, le destin d’une nation tient à quelques grains de riz et à une volonté de fer. Pour le Dr Moukoumbi Yonnelle Déa, cette volonté s’incarne sur les dix hectares de la station d’expérimentation de Kougouleu. À quelques kilomètres de la capitale, cette sélectionneuse senior, experte internationale en technologies semencières, ne se contente pas de faire pousser des céréales : elle cultive la souveraineté alimentaire du Gabon.
Le choix du retour
Son parcours impose le respect. Après avoir passé cinq ans en République démocratique du Congo pour la FAO, où elle dirigeait l’Unité Semence et bâtissait des programmes d’envergure, Yonnelle Déa Moukoumbi a fait le choix du cœur et de la patrie. Alors que ses compétences s’arrachent à l’échelle continentale, elle est revenue à Libreville avec une obsession : doter le Gabon de ses propres variétés de riz.
Pourtant, le retour au pays n’est pas un long fleuve tranquille. Derrière les titres prestigieux et les distinctions — elle fut notamment lauréate de la bourse L’Oréal-UNESCO pour les femmes et la science — le quotidien est une lutte contre le délabrement. « L’or blanc » qu’elle chérit manque cruellement d’écrin.
Une renommée mondiale, un quotidien de fortune
Le paradoxe est frappant. D’un côté, la reconnaissance internationale : ses variétés, comme la MBOMA ou le riz noir « l’Orient noir », font sensation de la Corée du Sud à la Tanzanie. Le Dr Moukoumbi est sollicitée par les plus grands centres de recherche comme AfricaRice ou l’IITA. Elle a reçu en mai dernier à Cotonou l’Oscar ALOPPHEIR 2024 de l’ONG IFE AFRICA, une reconnaissance de son engagement scientifique et de son rôle de modèle inspirant.
De l’autre, la réalité de Kougouleu : des toitures qui fuient, des infrastructures en ruines et une équipe réduite à l’essentiel. Faute de chambres froides, cette scientifique de haut vol en est réduite à conserver des semences stratégiques dans des congélateurs domestiques. C’est la « science du système D », où le génie compense l’absence de budget. « Il est choquant de travailler dans un tel cadre alors que le potentiel est là », confie celle qui refuse de voir ses échantillons jetés faute de place.
Bâtir une filière, pas seulement une culture
Pour elle, l’enjeu dépasse largement la recherche en laboratoire. Yonnelle Déa Moukoumbi voit grand. Son programme est un gisement d’emplois : elle imagine déjà des cohortes de jeunes Gabonais devenant agri-multiplicateurs, riziers ou artisans fabricants de petit outillage. L’année dernière, quarante jeunes ont déjà été formés sous son aile avec l’appui de la coopération japonaise.
Son appel est aujourd’hui dirigé vers le sommet de l’État. Alors que le Gabon ambitionne de produire 52 000 tonnes de riz d’ici 2035, le Dr Moukoumbi rappelle que la science est prête, l’homologation est signée et le marché est là.
À Kougouleu, cette femme de conviction continue de veiller sur ses pousses vertes. Avec ou sans moyens, elle a déjà prouvé une chose : l’expertise nationale n’a rien à envier au reste du monde. Il ne lui manque plus qu’un toit, des infrastructures et un véritable soutien pour que son « or blanc » nourrisse enfin le pays.









