Ce décrochage s’explique moins par un manque de potentiel que par un écart persistant entre ambitions affichées et réalités opérationnelles. La période a été marquée par une succession d’annonces et de promesses structurantes — Belinga, Baniaka, transformation locale, création massive d’emplois — sans que les prérequis essentiels n’aient été réunis sur le terrain. Les contraintes infrastructurelles, énergétiques, logistiques et de transport, tout comme les besoins en formation et en montée en compétences locales, ont été largement sous-estimés. Ce décalage révèle un bilan contrasté de la gestion du portefeuille minier et géologique, caractérisé par une forte visibilité politique mais une concrétisation limitée des projets structurants.
À ces fragilités s’ajoute une compréhension insuffisante des dynamiques du marché minier international. Dans un secteur soumis à des cycles de prix volatils, à une concurrence accrue entre juridictions et à des exigences strictes de bancabilité, annoncer des projets sans débouchés clairement identifiés ni modèle économique robuste fragilise la crédibilité du pays auprès des investisseurs et des bailleurs internationaux.
L’adoption du décret n°0276/PR/MM du 3 juin 2024, instaurant le régime des « Substances souveraines », a accentué cette défiance. Présenté comme un instrument de souveraineté, ce nouveau cadre réglementaire a été perçu comme un durcissement brutal des règles du jeu. Entre pression fiscale jugée excessive et insécurité juridique, le risque d’une paralysie des projets miniers et d’un retrait progressif des capitaux devient tangible.
Le point de rupture majeur réside dans l’exigence d’une participation gratuite et non diluable de l’État à hauteur de 35 % dans le capital des sociétés d’exploitation, contre 10 % auparavant. Appliquée à des ressources stratégiques telles que l’or, le diamant ou les terres rares, cette disposition bouleverse l’équation économique des projets. En cumulant cette participation avec un Impôt sur les Sociétés de 30 % et des taxes indirectes pouvant atteindre 15 % du chiffre d’affaires, la pression globale sur la valeur créée devient dissuasive. Dans ces conditions, de nombreux projets ne répondent plus aux critères de rentabilité et de visibilité exigés par les institutions financières internationales.
L’exécutif justifie ce gel du développement minier par des impératifs de souveraineté et des considérations géopolitiques. Pourtant, l’analyse de terrain met en évidence une réalité différente : la principale menace pour le secteur ne provient pas des opérateurs industriels formels, mais de l’exploitation artisanale et illicite. Orpaillage sauvage, réseaux de contrebande, insécurité foncière liée à l’octroi de cartes d’artisans sur des permis industriels existants, et dégradations environnementales profondes rendent l’exploration géologique future sérieusement entravée. En ciblant prioritairement l’industrie légale tout en peinant à encadrer l’informel, les pouvoirs publics fragilisent leurs partenaires les plus structurants au profit d’une économie grise échappant à tout contrôle fiscal et réglementaire.
La crispation des acteurs économiques est désormais palpable. Faute de garanties sur la stabilité du cadre d’investissement, plusieurs signaux d’alerte s’accumulent : reports ou abandons de projets, notamment dans les terres rares et l’uranium, perception accrue du Gabon comme juridiction à haut risque, et ralentissement du développement industriel de nouvelles substances. Or ce développement exige des investissements lourds, une expertise technique pointue et des partenariats de long terme que seul un climat de confiance peut permettre.
Si la volonté de l’État de mieux protéger et valoriser ses ressources naturelles est légitime, la méthode employée apparaît aujourd’hui contre-productive. En imposant des conditions économiques et réglementaires déconnectées des réalités du marché et du terrain, le Gabon risque de transformer ses richesses souterraines en actifs dormants. Sans rétablissement d’un dialogue structuré avec le secteur privé et sans amélioration tangible du climat des affaires, capitaux et expertises continueront de se redéployer vers des juridictions africaines plus compétitives, plus prévisibles et mieux alignées avec les dynamiques du marché mondial.










