Le diagnostic est sans appel : pour Alain-Claude Bilie-By-Nze, le lien entre l’élu local et le citoyen est rompu par un système qui privilégie l’ombre des états-majors à la lumière des urnes. De Libreville à Makokou, en passant par Oyem, l’ancien chef du gouvernement s’insurge contre une anomalie devenue la norme : « Comment ça se fait que pour une élection aussi importante que celle du maire d’une commune […] personne n’aille en campagne en portant un projet municipal ? »
Le candidat « sans visage » et sans projet
Pour l’ancien Premier ministre, cette stratégie du flou est un obstacle majeur à l’expression démocratique. « Personne ne va en campagne en disant ouvertement : “moi je veux être maire de Libreville” », déplore-t-il, avant de pointer la responsabilité des appareils : « Comment ça se fait que finalement les partis politiques […] ne vont pas à cette campagne en disant clairement : “voilà, nous investissons telle personnalité, tête de liste, pour être maire de Libreville” ? »
Cette opacité structurelle débouche sur une véritable trahison du suffrage universel. « Les électeurs se seront déplacés pour élire, choisir des listes, mais sans savoir qui sera maire », fustige-t-il, rappelant que ce scénario s’est répété en 2013, 2018 et encore récemment en 2025 avec l’élection à la tête de la commune de Libreville d’Obame Etoughe. Pour lui, cette absence de clarté brise la légitimité de l’édile : « Étant devenu maire, à qui doit-il son élection ? La doit-il aux Librevillois ou, en définitive, au choix qui a été fait par le chef de son parti ? »
Le règne des « copains, coquins et consanguins » ?
Faute de projet soumis au peuple, le pouvoir de nomination glisse des mains des citoyens vers celles d’un « décideur principal » qui, ne pouvant connaître tout le monde, devient l’otage des influences. « Entrent donc en compte des bagarres, des jeux d’appareils, du lobbying. Et derrière cela, on va choisir quelqu’un qui n’a porté aucun projet […] et qui n’aura aucune relation avec les populations », regrette Bilie-By-Nze.
Il va plus loin en qualifiant sans détour les critères de sélection actuels : « Cette élection municipale a consacré la question des copains, coquins et consanguins. Ce sont les copains qui ont été choisis. Ils ont été choisis sur la base du lobbying qui a été fait, sur la base des relations qu’il y avait au sommet. » Une dérive qui, selon lui, mène inévitablement à l’amateurisme : « Certains se sont retrouvés à des responsabilités très importantes sans jamais avoir su de quoi il s’agissait exactement. Comment s’étonner par la suite qu’il n’y ait pas de résultat ? »
Une menace pour la décentralisation
Pour l’ancien Premier ministre, cette crise dépasse les querelles d’ego. C’est le fondement même de la gestion locale qui est menacé. Il appelle à un retour aux candidatures de conviction, citant en exemple l’époque de Paul Mba Abessole ou de Vincent Essono Mengue où « tout le monde savait » qui briguait le fauteuil. « On a beau prendre des textes, il faut des personnes et des personnalités pour porter la décentralisation », insiste-t-il. Il dresse alors le portrait de ce que devrait être un véritable engagement municipal : « Pour dire : “moi je veux être maire de Libreville, et voici mes priorités. Je veux mettre l’accent sur la sécurité, sur la propreté, sur l’aménagement des parcs urbains, sur les crèches scolaires, sur la petite enfance…” »
Sans ce contrat clair entre l’élu et l’électeur, Alain-Claude Bilie-By-Nze prédit une impasse démocratique totale : « Tant qu’il n’y aura pas ces choix-là, la question de la décentralisation apparaîtra toujours comme une question éloignée des préoccupations des Gabonais. » Il conclut avec une mise en garde pour l’avenir : sans projet préparé, les maires continueront d’aller « à tâtons » pour un résultat final qu’il résume d’une formule lapidaire : « pas grand-chose ».









