Le journalisme est l’un des rares métiers au monde où le matin tu peux partager un sandwich, une bière avec un éboueur, un laveur de voiture, une vendeuse de tomates et le soir dîner avec le chef de l’État, un ministre, un politicien, un acteur de la société civile, un diplomate, un avocat, un homme d’affaires accompli. Dans toutes les conversations, en prenant le pouls, c’est la même question qui revient : où allons-nous ? Où va le Gabon ?
Il y a une impression qui se partage avec inquiétude, à tort espérons-le : on a comme l’impression que la gouvernance actuelle est à bout de souffle, que le gouvernement d’Oligui Nguema a tout donné, que toutes ses ressources sont épuisées. Alors que le locataire du Palais de la Rénovation n’est qu’à la première année de son septennat, il se dessine comme un air de fin de mandat, voire comme si le pouvoir actuel et l’Union Démocratique des Bâtisseurs avaient déjà effectué deux mandats, soit 14 ans aux commandes, et qu’il voulait coûte que coûte s’accrocher à un troisième mandat.
La gouvernance actuelle rappelle celle d’Ali Bongo et du Parti Démocratique Gabonais en 2023, qui voulait vaille que vaille s’accrocher à un troisième mandat alors qu’Ali Bongo était esseulé par la maladie. Pour gagner la présidentielle d’août 2023, il avait fallu organiser un dialogue national qui n’en était pas un avec une opposition factice, alors que la vraie opposition avait claqué la porte des discussions, pour les citer : Alexandre Barro Chambrier et son Rassemblement pour la Modernité, l’Union Nationale avec Paulette Missambo, REAGIR de François Ndong Obiang, et l’ancien Premier ministre Raymond Ndong Sima.
D’abord, nous avons par référendum adopté une Constitution qui concentre tous les pouvoirs entre les mains du chef de l’État qui est, en même temps, chef du gouvernement. Là n’est pas le mal ; qu’il soit désormais chef de l’État et chef du gouvernement signifie qu’il assume l’entière responsabilité de la conduite des affaires. Il n’y a plus de paravent, les ministres ne servent plus de fusibles. Mais contrairement à la précédente Constitution, le Parlement ne peut plus renverser le gouvernement. Plus que par le passé, l’Assemblée nationale et le Sénat sont devenus des chambres d’enregistrement, avec un Parlement ultra-majoritairement dominé par l’UDB et ses partis alliés le PDG, le HRM, l’UN. Sous Napoléon Bonaparte on appelait cela non plus la cour du roi, mais la cour de l’Empereur.
Je vous épargne les déguerpissements forcés derrière l’Assemblée nationale et du carrefour SNI Owendo. Le gouvernement a d’abord cassé avant de songer, au forceps, à trouver des solutions de relogement aux sinistrés. Or, gouverner, c’est prévoir. Bien. Fermons les yeux ; après tout, critiquer est aisé, gouverner n’est pas facile.
Il y a également eu cette taxe d’habitation forfaitaire adoptée par le Parlement, critiquée par l’opinion, sans oublier la loi de finances 2026 que plusieurs observateurs et les agences de notation n’ont cessé de qualifier d’irréaliste avec un taux de croissance de 6 %, alors que les organismes comme la Banque mondiale ou le FMI tablent pour l’ensemble de la zone sur 3 %.
Et puis, alors que depuis la transition, sous l’argument de la souveraineté économique, d’abord Charles M’ba, ensuite son prédécesseur à l’immeuble Arambo, Henri-Claude Oyima, traînaient des pieds, voire ne souhaitaient plus renouveler un nouveau programme d’appui avec le FMI, à la grande surprise générale, en janvier dernier, au lendemain de l’annonce du gouvernement, le nouveau ministre de l’Économie Henri Micko annonçait que le Gabon sollicitait désormais l’appui de l’institution de Bretton Woods.
Ensuite, à la grande surprise générale, que personne n’avait vu venir, la Haute Autorité de la Communication annonçait du jour au lendemain, avec effet immédiat, la suspension des réseaux sociaux sur tout le territoire national au grand dam des Gabonais. L’opposant Alain-Claude Bilie-By-Nze a porté l’affaire devant le tribunal de première instance de Libreville pour obliger la HAC à revenir sur sa décision en dénonçant une voie de fait, en vain. Des compatriotes ont porté l’affaire devant la Cour constitutionnelle, en vain. Par lassitude, par dépit, par fatalisme, les Gabonais s’étaient tournés vers les VPN pour contourner la mesure de la HAC, pour travailler, pour communiquer avec leurs proches et pour être en contact avec le reste du monde. Les Gabonais étaient presque devenus comme ces Européens durant la guerre froide, derrière le rideau de fer, dans l’Allemagne de l’Est, l’URSS et ses pays satellites, qui pirataient les ondes des télévisions et les radios de l’Europe de l’Ouest pour écouter les Beatles, du Michael Jackson, regarder les matchs de la NBA ou suivre un bon film western spaghetti. Malgré la suspension des réseaux sociaux, tout allait bien dans le meilleur des mondes.
Mais contre toute attente, à la grande surprise générale, alors que les Gabonais avaient tourné la page, le lundi 26 mars, les Gabonais se réveillent en apprenant que le président de la République avait par ordonnance modifié le Code de la nationalité gabonaise, sans débat, sans annonce préalable, pour un texte qui modifie structurellement notre vivre-ensemble : déchéance de la nationalité, condition d’obtention de la nationalité, tout y passe par article comme une lettre à la poste.
En attendant sa probable ratification par le Parlement, nonobstant quelques coups de gomme, sauf surprise, ce nouveau Code de la nationalité sera adopté pratiquement en l’état à la prochaine rentrée des deux chambres.
Demain, quelle surprise nous réserve encore le gouvernement : le rétablissement de la peine de mort ? La pénalisation de l’homosexualité ? L’abandon du FCFA pour une monnaie locale ? La fermeture avec effet immédiat des frontières terrestres, maritimes et aériennes ? L’obligation désormais de porter un prénom à consonance locale dans son état civil ? Ne riez pas !
Plus sérieusement, c’est un sujet d’inquiétude. Hier, c’était : qui dirige le pays ? Aujourd’hui, c’est : où va le Gabon ?
L’opposition et la société civile, du moins ce qu’il en reste, ont beau critiquer, la presse alerter, personne n’a intérêt à ce que Oligui Nguema et son gouvernement échouent, parce que nous allons tous en payer le prix. Pour ceux qui ne l’ont pas remarqué, nous sommes la première génération à vivre moins bien que nos parents et donc, en cas d’échec, ce sera pire pour nos enfants et petits-fils.









