Samuel Ngoua Ngou, vous êtes une mémoire vivante du syndicalisme au Gabon. Avant d’entrer dans le vif de l’histoire, rappelez-nous votre parcours.
Premier et seul Secrétaire général du SEENA — qui deviendra le SENA après le deuxième congrès de décembre 1995 —, ancien directeur de cabinet adjoint et ancien conseiller politique d’Ali Bongo Ondimba. J’ai été, à partir de septembre 1990 et à la suite de feu André Meyo, porte-parole du Collectif des organisations d’enseignants formé en janvier 1990. En octobre 1995, je suis parti à l’internationale de mon propre gré, sans aucun soutien de quelque nature que ce soit de qui que ce soit. À mon départ de la Présidence de la République, j’ai écrit au ministre de l’Éducation nationale pour signaler ma disponibilité et l’envie de reprendre du service.
À l’époque, le droit et la liberté syndicaux étaient interdits aux agents publics, aux fonctionnaires notamment. La COSYGA et ses affiliés étaient les seules organisations légales, mais l’élan…
En 1990, dans la foulée des manifestations ambiantes qui ont secoué le pays, notre coordination avait été reçue au Palais par le Chef de l’État Omar Bongo. Dans l’après-midi, après l’audience publique, il nous a fait recevoir par une délégation gouvernementale conduite par Simon Essimengane pour examiner les conditions de l’apaisement. Prenant la parole lors de cette réunion, j’ai marqué les esprits par mes propositions sur les aspects économiques et financiers. C’est ce jour, je crois, que j’ai été remarqué par mes collègues, car nous ne nous connaissions pas tous, venant de plusieurs établissements de Libreville. En septembre 1990 donc, après la nomination d’André Meyo comme proviseur du Lycée d’État de l’Estuaire, j’ai été choisi pour lui succéder comme porte-parole de la Coordination. C’est ainsi que commence ma mission de leader syndical.
Revenons aux années de plomb. Quelle était l’atmosphère en 1990 lorsque les enseignants ont décidé de braver le monopartisme ?
Mars 1992. Nous avons été brutalement chargés par l’USI (Ndlr, Unité spéciale d’intervention, police) au rond-point derrière le ministère de l’Éducation nationale, là même où, trois jours plus tard, est partie la charge qui a conduit à l’assassinat de Martine. Déjà ce 20 mars, il y a eu des blessés légers parmi nos camarades dont, entre autres, Yvonne Mezui, Martine Oyono, toutes les deux enseignantes d’anglais au Lycée Technique National Omar Bongo. La volonté de réprimer… Les généraux Mamiaka, Commandant en chef de la Gendarmerie, Ossiali Ongaye, Commandant en chef de la Police, Idriss Ngari, Chef d’État-Major des Armées, Moukadim Ouabi, Directeur général de la Contre-ingérence (B2) et le Lieutenant-Colonel Lekogo, Directeur général de la DGR. De mon côté, j’étais accompagné de mes grands frères Jean-Marc Ekoh Ngyema et Isaac Nguéma. Le Président Omar Bongo avait organisé cette réunion parce qu’il avait reçu des informations très inquiétantes sur ma sécurité. Il était question que je ne passe pas le 31 décembre 1991 vivant. Des faucons du régime tenaient à en finir avec l’empêcheur de dormir en paix que j’étais devenu.
Que s’est-il passé la veille de la marche tragique ?
Dimanche 22 mars, le ministre Simon Oyono Aba’a cherche à me joindre toute la journée et me fait dire qu’il veut me voir. J’hésite car je ne souhaitais pas qu’en voyant ma voiture devant chez lui, les gens concluent que j’étais allé comploter sur le dos de mes camarades. C’est ainsi qu’un peu après 18 heures, il arrive à me joindre par mon épouse qui a décroché le téléphone (à l’époque il n’y avait pas encore de portables). D’un ton sec, il dit à ma femme qu’il veut me voir. En arrivant chez lui, je le trouve au portail, m’attendant un peu énervé. Passé les salutations d’usage, nous nous sommes isolés dans son salon privé où il m’a raconté son parcours politique et me donne les raisons de son attention particulière à mon égard. Vers 21 h, il a fait appel à nos femmes et à son fils Claude. Puis il dit à ma femme que dès que nous serons à la maison, elle devra jeter les clefs à l’extérieur pour que ce soit sa femme qui vienne nous libérer le lendemain. Et, continuant, il ajouta gravement : “Je ne te dis pas de ne pas aller à la marche, mais n’y va pas tôt. Si tu ne prends pas en compte mon propos et que quelque chose t’arrive, ne m’appelle pas car je serai dans l’avion qui m’amène à Abidjan demain matin pour une mission”. Et d’ajouter : “Si tu as un discours à faire en fin de parcours, ce soir, vois une personne proche en qui tu as pleine confiance, qui te donnera le top pour les rejoindre”. En partant de chez lui, je suis allé voir mon frère Emmanuel Obame Ondo, ancien adjoint au maire d’Oyem, et Guy Engozogo Mebalé, enseignant à l’ENS, mon voisin, pour les mettre dans la confidence. Les deux sont vivants.
Le matin du 23 mars, je suis donc resté à la maison attendant l’appel de l’un ou de l’autre. Mais c’est mon ami Antoine Koumba Mboutsou, cadre à l’UGB, qui m’appela le premier pour y faire une opération bancaire. C’est alors que je remplissais un formulaire à l’UGB (Ndlr, Union gabonaise de banque) qu’un inconnu m’a tapé à l’épaule et me demanda si c’est bien moi Samuel Ngoua Ngou. Avant même de recevoir ma réponse, il me dit que la police venait de tuer une enseignante au niveau du cinéma le Como.
Martine n’était pas membre du Bureau de la Coordination. Elle était, selon ce qui m’a été rapporté, très active comme d’ailleurs la plupart des enseignantes. Ce jour-là, lorsque les faucons se sont rendus compte que je n’étais pas de la partie jusqu’à 7 h 30, et soupçonnant une fuite, ils ont décidé malgré tout de frapper la figure la plus visible présente pour faire un exemple et marquer les esprits. À défaut de Ngoua Ngou, se sont-ils dit, Christiane Bitougat, ma plus proche collaboratrice, était devenue la cible d’ajustement. Or, ce jour-là, Martine avait le même descriptif vestimentaire que Christiane (pantalon jean, polo ou tee-shirt blanc et casquette blanche sur la tête), et les deux avaient une corpulence très proche.
Lorsque les collègues ont vu les policiers avancer furieusement dans le groupe où se trouvait Christiane, ils l’ont soulevée et l’ont pratiquement balancée dans la foule pour la protéger. Le groupe s’est donc divisé en sous-groupes prenant des directions différentes.
Une partie est partie vers le CENACOM, l’autre est descendue vers la SEEG et un autre vers le Como. C’est dans ce petit groupe d’une douzaine de personnes où se trouvait Martine, la seule fille. Ils ont essayé de se protéger de leurs assaillants à la Pharmacie Gabonaise. C’est devant cette pharmacie qu’elle a été abattue. Comment expliquer qu’ils aient choisi de tirer sur une fille au milieu d’une douzaine de garçons, dont Emmanuel Odzama ? L’intention était bel et bien d’abattre la “tête visible”.
Le jour d’après le décès de Martine Oulabou
Le Président Omar Bongo a organisé une réunion au Palais où il y avait, d’un côté, le Premier ministre Oye Mba, la ministre de l’Éducation nationale Paulette Missambo et son directeur de cabinet d’alors, Jean Ping ; de l’autre côté, une délégation du SEENA que je conduisais. Mais il n’en est rien sorti. Par la suite, nous avons essayé d’engager une action judiciaire qui n’a rien donné. Des instructions fermes avaient été données pour que l’affaire ne prospère pas. Des amis magistrats se sont plus tard livrés à certains d’entre nous. Mais, malgré cette omerta, les noms des tireurs et des complices étaient connus de presque tous. Parmi les policiers, la peur s’est installée et des fuites nous ont permis d’avoir le déroulé de l’assassinat.
Plus tard, le Président Omar Bongo m’avait convoqué. Revenant sur cet événement intervenu moins de 3 mois après la réunion que nous avons eue sur ma sécurité, il me dit : “… le mal ne peut te venir de moi. J’apprécie ce que tu fais, même si parfois tu es très dur. Mais j’ai autour de moi des gens qui m’aiment et qui peuvent te considérer comme un danger. Si ces gens décident de te faire du mal, je serai obligé d’assumer car c’est en mon nom qu’ils auraient agi”. Je crois qu’il savait que des cellules incontrôlées agissaient dans son ombre. C’est du temps des fameux capistes, des tontons macoutes à la gabonaise.
Le 23 mars est devenu la Journée de l’enseignant. Est-ce suffisant pour honorer ce sacrifice ?
C’est une reconnaissance tardive, mais une reconnaissance tout de même. En 1998, si j’ai bonne mémoire, c’est le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, André Mba Obame, sur insistance du SENA sous la conduite de Christiane Bitougat, qui a convaincu le Président Omar Bongo de la pertinence de l’instauration de la Journée Nationale de l’Enseignant, célébrée le 23 mars de chaque année, pour commémorer et honorer la mémoire de Martine Oulabou Mbadinga. J’aurais préféré qu’au lieu de festoyer, cette journée soit consacrée à la réflexion sur des thématiques pouvant contribuer au développement du système éducatif.
Je dois rappeler que nos revendications, celles pour lesquelles Martine a donné sa vie, portaient essentiellement sur des problématiques structurelles : la baisse des effectifs (35 élèves contre 140 aujourd’hui), les plateaux techniques, les internats, les infirmeries. Les enseignantes pleuraient parce qu’elles se faisaient mordre par des serpents en allant se soulager en brousse, faute de toilettes. Aujourd’hui, on fête quoi ? On a pris un retard immense.
Le secteur éducatif sort de deux mois de grève en débutd’année. Quel est votre regard d’ancien leader ?
Cette grève a été voulue par ceux qui dirigent, pas par les enseignants. Les alertes ont été données, mais le ministère n’a rien pris au sérieux, comptant sur sa proximité avec certains leaders syndicaux au lieu de dialoguer. Je crois que si la période des vacances de Noël avait été mise à contribution pour examiner calmement le cahier de revendications de ce qui est devenu SOS Éducation, en mettant toutes les informations sur la table, dans une atmosphère de respect réciproque, la grève pouvait être évitée. Sur ce sujet, dans une interview récente, j’ai dessiné des pistes sur ce qui devrait être fait et ce qui doit être évité.
Notre système est profondément marqué par une absence de cohérence, celle-ci trouvant sa source dans un manque de vision et d’engagement en faveur d’un système public d’enseignement performant, équitable et pertinent. C’est dans cet esprit qu’on parle du recrutement massif d’auxiliaires qui n’obéissent à aucun dispositif administratif, comme ce fut le cas des 1 200 d’il y a 30 ans. Qui, parmi les personnes qui prennent ou soutiennent une telle démarche, peut laisser ses enfants entre les mains de ces auxiliaires ? Pourquoi défendre ou promouvoir quelque chose que nous ne pouvons pas accepter pour nos propres enfants ?
Le caractère sacré de la jeunesse gabonaise doit être marqué et soutenu par des politiques justes, de nature à conférer la dignité à chacun d’entre eux. Il faut de toute urgence sortir du désordre qui caractérise notre École en revenant aux sources du temps où notre système d’enseignement respirait la qualité, pour ne pas dire l’excellence. Pour cela, entre autres, il faut rouvrir partout les internats, des cantines pour tous, mettre en place des programmes adaptés aux besoins de la nation et à sa vision, décongestionner pour ne plus en finir et ne plus avoir des mastodontes comme les complexes Léon Mba, Indjédjé Gondjout, Omar Bongo d’Owendo… Il faut par ailleurs que les promotions et les nominations aux responsabilités de chef d’établissement, de censeur… échappent à des considérations familiales, tribales, partisanes.
Nous devons prendre conscience de l’urgence absolue de faire en sorte que notre École ne reproduise pas les inégalités sociales.









