Par Gabriel NTOUGOU, Économiste, auteur du livre Les Damnés de la Rente: pourquoi le Gabon ne décolle pas », Libreville, le 02/02/2026
La crise actuelle du secteur de l’Éducation nationale doit être comprise à la lumière du modèle économique gabonais. Les revendications des enseignants ne traduisent pas seulement des dysfonctionnements administratifs : elles révèlent avant tout la contrainte budgétaire d’un État dont la soutenabilité de la dépense publique est continuellement mise à l’épreuve.
L’analyse du traitement des dossiers de carrière des agents de l’Éducation nationale montre que les retards et les blocages se concentrent principalement au niveau de leur ministère, alors que d’autres départements assurent un suivi plus régulier. Cette singularité traduit moins une faillite de gestion qu’une logique systémique propre au financement des secteurs sociaux (éducation, santé et logement), historiquement tributaires de la rente pétrolière.
Il faut dès lors interroger la rationalité économique de cette organisation administrative : pourquoi le ministère de l’Éducation nationale est-il structurellement en crise, quand d’autres secteurs résistent mieux ? L’examen des épisodes passés révèle une constante : les crises éducatives surgissent toujours dans les périodes d’ajustement budgétaire liées à l’érosion des recettes publiques.
Depuis les années 1990, ces crises suivent un même schéma. Le mouvement du SEENA débute en 1990 et s’étend jusqu’en 1992 dans le sillage du choc pétrolier de 1986 et du programme d’ajustement de la Banque mondiale, marqué par la compression des dépenses publiques et les retards de paiement. En 2007, la crise de l’USAP naît dans un contexte de rigueur budgétaire où la discipline des finances publiques prime sur les engagements envers les enseignants. Trois ans plus tard, la CONASYSED prolonge cette contestation sur fond de réformes appuyées par le FMI. Aujourd’hui encore, la suspension des cours et la grève menée par SOS Éducation se produisent alors qu’un nouveau programme de croissance appuyé par le FMI est en préparation.
Le cycle est identique : choc externe, programme d’ajustement, crise éducative. Chaque phase d’assainissement budgétaire réduit la marge de manœuvre du secteur, retarde les régularisations de carrière et aggrave la « dette sociale » accumulée envers les enseignants. Même sans démonstration statistique formelle, la répétition du phénomène valide l’existence d’un enchaînement causal plausible entre austérité et crise éducative.
Plus largement, cette dynamique résulte d’une caractéristique du modèle rentier gabonais. Dans un système où près de 80 % du budget de l’éducation est absorbé par les salaires, toute politique de maîtrise de la masse salariale se traduit mécaniquement par des gels de titularisation, des primes impayées et une sous-exécution chronique des budgets. Les grèves deviennent alors la réponse syndicale à un déséquilibre budgétaire structurel.
Les données disponibles confirment cette tension. Le Gabon consacre, en exécution, moins de ressources à l’éducation que ne le laisserait supposer son revenu par habitant. La hausse des crédits inscrits dans les lois de finances ne garantit pas leur décaissement effectif. Le gouvernement vient d’ailleurs de débloquer plus de 16 milliards FCFA pour régulariser 1 810 « présalaires » et 4 000 avancements, preuve des arriérés accumulés malgré les budgets votés.
Cette inadéquation entre ressources allouées et dépenses réellement exécutées traduit une défaillance structurelle de la chaîne de la dépense publique. Les crédits de fonctionnement demeurent insuffisants, et les écoles continuent de pâtir d’une exécution budgétaire partielle, souvent captée par la composante salariale au détriment des investissements.
Or, la dépendance à la rente a enfermé le pays dans une spirale d’endettement devenue difficilement soutenable. À l’aube de la 5e République, repenser le modèle de croissance du Gabon n’est plus une option : c’est une nécessité. La rente n’a ni diversifié l’économie ni produit une croissance inclusive ; elle a, au contraire, cristallisé des crises récurrentes, minées par la dette et un chômage endémique dépassant 40 % de la population active.
Pour sortir durablement de la crise éducative, le Gabon doit concevoir un modèle de financement indépendant des fluctuations pétrolières. Cela suppose de redéfinir le rôle de l’État et d’ouvrir le secteur de l’Éducation à des partenariats innovants. La création d’un guichet unique de l’éducation constituerait une première étape : une structure autonome, interconnectée avec la Fonction publique, le Budget et les corps pédagogiques, chargée du suivi intégral des carrières, des affectations et des paiements, via une plateforme numérique sécurisée.
Ce système permettrait de réduire les délais de traitement, d’accroître la transparence et de fluidifier la communication entre l’administration et les enseignants. Pour les zones rurales, un accès par SMS ou application USSD garantirait l’inclusivité du dispositif. À terme, l’utilisation de la blockchain pourrait renforcer la traçabilité des dossiers administratifs et l’authenticité des diplômes.
En parallèle, une Agence nationale des infrastructures éducatives, placée sous la tutelle de la planification, pourrait rationnaliser la construction et la maintenance des établissements via des partenariats public-privé (PPP). L’État ne supporterait plus seul le coût initial des infrastructures ; les entreprises assureront le financement et la maintenance, tandis que l’État les rémunérera selon des clauses de performance strictes. Ce mécanisme libérerait des marges budgétaires pour d’autres priorités : formation continue, salaires, soutien à la scolarisation.
Un tel modèle a déjà montré son efficience ailleurs : le Rwanda, grâce à l’appui du Global Partnership for Education, a construit plus de 400 écoles dans les zones rurales tout en maîtrisant sa dépense publique.
Dans le contexte de renégociation avec le FMI, le véritable défi pour le Gabon est d’élaborer un programme de croissance socialement soutenable : contenir les déficits sans asphyxier les secteurs sociaux, consolider les équilibres macroéconomiques sans briser le capital humain. À long terme, seule la réhabilitation de l’éducation en tant qu’investissement productif, et non dépense compressible, permettra de sortir du cycle infernal « choc – ajustement – crise ».
L’avenir du système éducatif gabonais dépend donc d’une refondation du contrat budgétaire national : replacer l’humain au cœur de la soutenabilité économique.










