La réaction a été immédiate et virulente sur le réseau social X. Pour Alain-Claude Bilie-By-Nze, la publication des ordonnances n°0011, n°0012 et n°0013 marque la fin d’une certaine idée de la liberté d’expression au Gabon. Maniant les références littéraires avec gravité, il dresse un parallèle glaçant entre la nouvelle régulation et les sombres prédictions de George Orwell : « La publication des trois ordonnances encadrant l’accès aux réseaux sociaux vient nous rappeler que le roman d’anticipation de G. Orwell n’est pas qu’une fiction. Big Brother est désormais une réalité au Gabon ».
(Ndlr : Personnage central du roman “1984” de George Orwell, Big Brother incarne un État totalitaire où la surveillance est absolue et permanente. À travers des écrans omniprésents, le pouvoir contrôle non seulement les actes, mais aussi les pensées des citoyens, imposant une vérité officielle unique et traquant la moindre forme de dissidence sous le slogan “Big Brother vous regarde”.)
Un décalage frontal avec les urgences sociales
Au-delà de la dérive sécuritaire, l’ancien Premier ministre fustige ce qu’il perçoit comme une déconnexion totale entre l’agenda du Palais Rénovation et les souffrances quotidiennes des Gabonais. Dans un autre tweet, il dresse un contraste saisissant entre les attentes populaires et l’action législative actuelle : « Priorités des gabonais ? L’eau, l’électricité, l’emploi, la vie chère, la santé, l’éducation, la sécurité, la justice. Priorités du gouvernement ? Censurer, interdire, emprisonner ». Cette sortie souligne l’amertume d’une partie de la classe politique qui voit dans ces ordonnances un aveu d’impuissance face aux crises sociales, compensé par un excès de zèle autoritaire.
Le NIP : Le matricule de la surveillance ?
Au cœur de l’indignation de l’opposant se trouve le couplage désormais obligatoire entre l’accès aux plateformes numériques et le Numéro d’Identification Personnelle (NIP). Un dispositif qui, selon lui, ôte tout droit à l’anonymat et place chaque internaute gabonais dans le viseur permanent de l’État. « L’exigence du NIP pour accéder aux réseaux sociaux met chacun sous étroite surveillance », dénonce-t-il, avant d’ajouter que « la machine à fabriquer la pensée unique est en marche ».
Cette centralisation du contrôle, couplée à l’article 52 de l’ordonnance n°0011 qui impose aux prestataires de « fournir sans délai aux autorités toutes les données permettant d’identifier quiconque a contribué à la création d’un contenu », semble valider, aux yeux de Bilie-By-Nze, la thèse d’un État omniscient et potentiellement répressif.
L’avertissement de Frankenstein
Mais au-delà du simple constat de surveillance, c’est le risque de retour de flamme pour le pouvoir que souligne l’ancien Premier ministre. En invoquant une autre figure mythique de la littérature, il met en garde le Palais Rénovation contre les conséquences imprévisibles d’un tel verrouillage de l’opinion : « N’oublions pas les leçons tirées de Frankenstein ». Par cette métaphore, Bilie-By-Nze suggère que l’arsenal répressif créé par le président Oligui Nguema — avec ses amendes de « 50 000 000 FCFA » et des peines de « 10 ans de prison » prévues par l’article 45 — pourrait finit par se retourner contre ses propres créateurs.
Alors que le gouvernement justifie ces mesures par la nécessité de protéger les mineurs (Art. 22) et de lutter contre la manipulation technologique (Art. 30), Bilie-By-Nze n’y voit qu’un habillage pour masquer une volonté de contrôle totalitaire. Entre l’impératif de sécurité nationale prôné par le pouvoir et la peur de l’asservissement numérique dénoncée par l’opposition, le fossé politique ne cesse de se creuser au Gabon.
À l’heure où les écrans deviennent des miroirs de l’État, le pays s’interroge : la régulation sauvera-t-elle la société ou détruira-t-elle le citoyen ?







