Le 26 mars dernier, par voie d’ordonnance, Brice Clotaire Oligui Nguema a remodelé le code de la nationalité. Divisé en 80 articles, ce texte contient de nombreuses dispositions sujettes à caution. Intéressons-nous particulièrement à l’article 64 : désormais, tout détenteur de la nationalité gabonaise menant des actions « subversives et déstabilisatrices » contre le Gouvernement, les Institutions et les intérêts de la République gabonaise, et qui refuserait, dans un délai de trois mois, d’obtempérer aux injonctions des autorités, est susceptible d’être déchu de sa nationalité. Mais concentrons-nous sur le point qui fait chapitre au gouvernement.
N’est-ce pas là une atteinte flagrante à l’équilibre démocratique ? En érigeant le Gouvernement au même rang que les Institutions ou l’État lui-même, ce texte crée une confusion volontaire et dangereuse. Il convient ici de rappeler un principe fondamental du droit public : les gouvernements sont des entités politiques passagères, tandis que l’État est une institution pérenne. En démocratie, destabiliser en contestant l’action d’un gouvernement, critiquer sa politique ou chercher à fragiliser sa majorité au Parlement ne sont donc pas des actes de trahison, mais l’essence même du débat républicain. Par contre, conférer au pouvoir en place le droit de déclencher une procédure de déchéance — matérialisée par un décret présidentiel — pour des motifs aussi élastiques que la « déstabilisation » ou la « subversion » ouvre la porte à toutes les dérives.
Une question fondamentale demeure : que compte réellement placer le législateur derrière ces concepts ? S’agit-il de répondre à des menaces tangibles telles que des attentats terroristes ? Ou visera-t-il, de manière plus insidieuse, l’exercice de droits civiques ? Faudra-t-il désormais craindre une déchéance de nationalité pour le dépôt d’une plainte auprès d’instances internationales contre le président de la République ou des dignitaires du régime ? Qu’adviendra-t-il de nos compatriotes binationaux exerçant dans des médias internationaux ? Prenons un cas concret : un journaliste franco-gabonais travaillant pour un service public mondial tel que France 24. Si ce média venait à être interdit de diffusion au Gabon pour avoir relayé des informations critiques, ce compatriote, lié par son éthique professionnelle et refusant de se plier aux injonctions politiques de Libreville, se verrait-il dépouillé de sa nationalité par « renonciation tacite » ?
Oligui Nguema et son équipe appliquent un programme et défendent un bilan ; l’opposition, elle, critique, propose et dresse un contre-bilan. À tort ou à raison, c’est le jeu démocratique. Ensuite, en démocratie, il est normal que l’opposition cherche à déstabiliser, à faire tomber le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat en critiquant sa politique. Soit en favorisant des élections générales anticipées, soit à la fin des mandats électifs. De même, il est logique que le pouvoir se défende en cherchant à discréditer ou à diviser l’opposition, à isoler politiquement ses plus farouches opposants, à les noircir auprès de l’opinion et même sur le plan international. À titre de comparaison, en France, les gouvernements d’Emmanuel Macron ont essuyé des tentatives de déstabilisation via des motions de censure, évitées de justesse. Aux États-Unis, même les citoyens binationaux, auteurs d’actes terroristes ne font pas l’objet d’une déchéance de nationalité automatique. François Hollande avait lui-même dû renoncer à ce projet, désavoué par l’ensemble de la classe politique française. Dans tous les cas, c’est un mauvais calcul politique. C’est un coup politique en dessous de la ceinture.
Actualité oblige. Lors de sa conférence de presse du mercredi 1er avril à Libreville, le ministre de la Communication, Germain Biahodjow, a annoncé un rétablissement progressif de l’accès aux réseaux sociaux. Plus d’un mois avant, le gouvernement avait justifié la suspension initiale par la lutte contre les contenus haineux, mettant en péril la cohésion nationale. Comme d’habitude, le bon exemple vient d’ailleurs : en France, Brigitte Macron subit depuis 2021 une campagne de cyberharcèlement d’une rare violence, basée sur des théories complotistes transphobes. Le gouvernement français a-t-il pour autant coupé l’accès à Facebook ou TikTok pour l’ensemble de ses citoyens ? Absolument pas. Il a laissé la justice faire son œuvre, aboutissant le 5 janvier dernier à la condamnation des instigateurs. à des peines avec sursis s’il vous plaît ! Au Gabon, on a préféré la punition collective à la réponse judiciaire ciblée. Cette censure restera une tache indélébile sur le premier mandat d’Oligui Nguema et un boulet pour le candidat qu’il sera probablement dans six ans.
Enfin, le spectacle offert par le Parti démocratique gabonais (PDG) prête à l’ironie. Si l’aile dirigée par Ali Bongo continue de revendiquer la paternité de l’ex-parti présidentiel, le directoire de l’aile dirigée par Blaise Louembé a conservé les bureaux du siège au quartier Louis, à deux pas du carrefour communément appelé « Carrefour Bangala » — en raison de la forte concentration de travailleuses du sexe et même de travailleurs, à la tombée de la nuit ; ne me demandez pas comment je le sais. Là n’est pas la conclusion de cet éditorial. Le 31 mars, à l’occasion de la célébration différée du 56e anniversaire de l’ex-parti présidentiel, ils ont annoncé leur intention de reprendre le pouvoir qu’ils ont perdu lors du coup d’État de 2023, dès les législatives et locales de 2025.
Ne riez pas. C’est à pleurer à chaudes larmes, surtout pour ce qu’il reste des militants. Souvenez-vous : à la veille des dernières élections, la secrétaire générale du PDG, Angélique Ngoma, avait adressé un courrier au secrétaire général de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), Mays Mouissi, affirmant que nombre de candidats investis par ce parti étaient encore membres du PDG et donc frappés d’inéligibilité conformément à l’article 82 du code électoral. Pourtant, le PDG n’a jamais mis ses menaces à exécution. À ce moment-là, par manque de courage politique, préférant se faire hara-kiri, Blaise Louembé avait manqué l’occasion de tuer dans l’œuf les velléités électorales de l’UDB en portant cette violation devant le ministre de l’Intérieur, manquant l’occasion de redevenir la première force politique. Prétendre le 31 mars dernier redevenir la première force politique, sans doute le gâteau d’anniversaire était trop sucré pour les invités.









