Après avoir annoncé la fin des exportations de manganèse brut à l’horizon 2030, le gouvernement gabonais semble désormais vouloir franchir une nouvelle étape dans sa stratégie de souveraineté minière : entrer directement dans le capital d’Eramet, le groupe français qui contrôle l’un des plus importants gisements mondiaux de manganèse à travers Compagnie minière de l’Ogooué.
Mais si l’information selon laquelle l’État gabonais « entre au capital d’Eramet » a rapidement fait la boucle de l’actualité économique et politique, la réalité est, à ce stade, beaucoup plus nuancée. Sur le papier, aucune prise de participation n’est encore actée. Libreville n’a pour l’instant exprimé qu’une intention de souscription, soumise à plusieurs conditions financières et boursières encore loin d’être réunies.
En marge du sommet Africa Forward de Nairobi, Brice Clotaire Oligui Nguema a discrètement ouvert un nouveau front dans sa stratégie de reprise en main des actifs stratégiques du pays : celui de l’actionnariat. Face à Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, le chef de l’État a confirmé l’intérêt de Libreville pour une participation directe au capital de la maison mère française.
Une ambition que le groupe minier a lui-même formalisée avec prudence. « La Direction d’Eramet a pris note de l’intention de la République Gabonaise de souscrire à l’augmentation de capital annoncée par le Groupe, selon la disponibilité de DPS (Droits Préférentiels de Souscription) sur le marché », précise le groupe à l’issue de la rencontre.
Derrière cette phrase technique se cache un enjeu politique majeur. Car jusqu’ici, l’État est déjà solidement installé dans le tour de table de Compagnie minière de l’Ogooué, via la Société Équatoriale des Mines, qui détient 28,9 % du capital de la filiale gabonaise d’Eramet. Monter au capital de la maison mère changerait cependant radicalement de dimension : ce serait accéder, même modestement, au cœur de la gouvernance stratégique du groupe qui contrôle l’exploitation du manganèse gabonais.
Mais entre l’intention politique et la réalité financière, plusieurs obstacles se dressent.
Le premier est procédural. L’augmentation de capital d’Eramet doit encore être validée lors de l’assemblée générale des actionnaires prévue le 27 mai. Le groupe rappelle d’ailleurs que « les résolutions, déposées auprès de l’Autorité des Marchés Financiers, prévoient le maintien du droit préférentiel de souscription pour les actionnaires actuels du Groupe ».
Autrement dit, les actionnaires historiques disposeront d’un accès prioritaire aux nouvelles actions émises. Ce n’est qu’une fois cette phase terminée que les droits non exercés — les fameux DPS — pourraient être disponibles sur le marché.
C’est précisément sur ce reliquat que le Gabon entend se positionner.
Mais cela ouvre une deuxième inconnue, plus délicate : combien d’actions seront réellement accessibles ? Tout dépendra de l’appétit des actionnaires existants. Si ces derniers souscrivent massivement, les marges de manœuvre de Libreville pourraient être extrêmement réduites. À l’inverse, un faible taux de souscription pourrait offrir au Gabon une opportunité inattendue d’entrer au capital dans des proportions plus significatives.
Reste alors la question essentielle : le Gabon a-t-il les moyens de financer cette ambition ?
Car entrer dans l’actionnariat d’un groupe coté comme Eramet suppose une capacité de mobilisation rapide de capitaux, dans un calendrier dicté par les marchés. Il ne s’agit plus ici d’une négociation industrielle ou diplomatique, mais d’une opération financière exigeante, soumise aux règles de la Bourse et à la disponibilité immédiate des liquidités.
Le pays dispose certes d’un argument de légitimité économique. Le manganèse gabonais constitue l’un des piliers industriels du groupe français, et Libreville est déjà un partenaire stratégique incontournable. Mais la légitimité politique ne remplace pas la puissance financière.
Dans un contexte où l’État doit simultanément financer ses priorités budgétaires, soutenir ses grands projets nationaux et préserver ses équilibres macroéconomiques, la capacité à dégager rapidement plusieurs dizaines — voire centaines — de millions d’euros reste une interrogation centrale.
Au fond, l’annonce faite à Nairobi vaut autant comme signal politique que comme test de crédibilité économique. Après avoir affirmé sa volonté de mettre fin aux exportations de manganèse brut à l’horizon 2030, Brice Clotaire Oligui Nguema semble vouloir franchir une nouvelle étape : ne plus seulement encadrer l’exploitation des ressources nationales, mais peser directement dans la gouvernance de ceux qui les exploitent.
Reste à savoir si le Gabon pourra transformer cette ambition souverainiste en prise de participation réelle, ou si cette offensive sur le capital d’Eramet restera avant tout un puissant marqueur politique.






