Pendant plus d’une décennie, les autorités gabonaises ont vendu l’idée d’une transition économique historique : sortir progressivement de la dépendance pétrolière grâce à une industrialisation accélérée, fondée sur les Partenariats Publics-Privés (PPP) avec des groupes étrangers puissants, au premier rang desquels Olam Group et Arise.
La Zone Économique Spéciale de Nkok devait symboliser cette mutation. Les plantations industrielles d’hévéa devaient, elles, faire émerger un puissant secteur agro-exportateur capable de réduire la vulnérabilité du pays aux cours du brut.
Mais à la lecture du PLFR 2026 présenté devant le président Brice Clotaire Oligui Nguema, une réalité beaucoup moins flatteuse apparaît : les deux piliers emblématiques du « hors-pétrole » vacillent simultanément.
Nkok et la filière bois : le moteur industriel tourne à vide
Le choc est brutal. Le document budgétaire acte une chute de 36,2 % de la production de bois débités. Derrière ce chiffre, c’est tout le modèle industriel de la ZES de Nkok qui semble entrer dans une zone de turbulence sévère. Longtemps présenté comme le laboratoire de l’industrialisation gabonaise, le complexe piloté par Arise accumule désormais les vulnérabilités structurelles.
Les industriels installés dans la zone évoquent un véritable effet de ciseau. D’un côté, les perturbations répétées du Transgabonais compliquent considérablement l’acheminement des grumes depuis l’intérieur du pays vers les unités de transformation. Chaque incident logistique désorganise les chaînes de production, ralentit les exportations et alourdit les coûts industriels.
De l’autre, la demande internationale ralentit sur plusieurs segments du marché du bois transformé, dans un contexte mondial marqué par le tassement de la construction et la contraction de certains marchés asiatiques.
Hévéa : la débâcle silencieuse d’Olam Rubber
Mais le véritable séisme se situe probablement dans la filière caoutchouc. Le PLFR 2026 révèle un effondrement spectaculaire de 76,9 % de la production de caoutchouc naturel. Un chiffre qui ressemble moins à un ralentissement qu’à une quasi-disparition industrielle.
Dans les provinces du Woleu-Ntem et de la Ngounié, les immenses plantations développées par Olam Rubber apparaissent aujourd’hui comme les vestiges d’un projet qui devait pourtant transformer durablement l’économie agricole gabonaise.
Selon plusieurs observateurs du secteur, le groupe singapourien aurait progressivement réduit ses engagements financiers sur cette activité devenue moins rentable à l’échelle internationale. La volatilité prolongée des cours mondiaux du caoutchouc, combinée aux coûts élevés d’exploitation et aux incertitudes locales, aurait conduit à un ralentissement massif des investissements de maintenance et d’extension.
Résultat : certaines plantations tournent au ralenti, tandis que d’autres s’enfoncent progressivement dans une forme d’abandon silencieux.
L’après-30 août 2023 : la rupture politique qui a tout changé
Au-delà des facteurs économiques, difficile d’ignorer la dimension politique du dossier. Le succès spectaculaire d’Olam et d’Arise au Gabon sous l’ère Ali Bongo Ondimba était étroitement lié à la figure de Gagan Gupta, longtemps considéré comme l’un des hommes d’affaires les plus influents du pays.
Le coup d’État du 30 août 2023 a profondément rebattu les cartes.
Dans les jours qui ont suivi la chute du régime, plusieurs opérateurs économiques présents dans la ZES de Nkok — notamment des investisseurs asiatiques — ont brutalement suspendu leurs activités ou réduit leur exposition au Gabon. Une grève d’ampleur avait alors paralysé une partie de la zone industrielle, pendant que certaines entreprises faisaient l’objet d’enquêtes ou d’interpellations liées au respect du droit du travail.
Dans les milieux économiques de Libreville, beaucoup considèrent aujourd’hui que le modèle Olam-Arise souffre d’un mal plus profond : sa dépendance historique à une architecture politico-administrative désormais démantelée.
Le changement de régime aurait provoqué une perte de confiance progressive chez plusieurs investisseurs étrangers, désormais plus prudents sur leurs engagements à long terme au Gabon.
Certains dirigeants auraient même choisi de piloter leurs actifs gabonais depuis Dubaï ou d’autres places financières internationales, loin de l’incertitude politique locale.
Conséquence directe : fermetures discrètes d’usines, investissements gelés, équipements industriels laissés à l’arrêt, suppressions d’emplois et accumulation de créances fragilisant également certaines banques locales.







