Le calendrier n’a rien d’anodin. « Dans quelques jours, le Président de la République gabonaise effectuera une visite officielle en France à l’invitation du Président Emmanuel Macron », écrit Victor Mefe. C’est cette séquence, écrite d’avance, qu’il a choisi de bousculer en s’adressant directement au représentant de la France au Gabon.
L’auteur pose d’emblée les raisons de son geste. « Si je prends aujourd’hui la liberté de vous interpeller publiquement, c’est parce que vous êtes l’un des observateurs étrangers les mieux informés de la dégradation progressive de la situation politique, économique et sociale du Gabon. »
Sa crainte, il ne la cache pas. « Je crains que cette visite ne donne à voir au monde qu’une image soigneusement mise en scène : celle des honneurs protocolaires, des déclarations d’amitié, des photographies officielles et d’un rassemblement partisan organisé à Paris pour célébrer le pouvoir en place. » Et d’ajouter : « Cette séquence diplomatique risque malheureusement de masquer une réalité beaucoup plus complexe, dont vous connaissez parfaitement les contours. »
Pour dérouler cette réalité, Victor Mefe remonte le fil. Depuis sa prise de fonctions il y a près de trois ans, rappelle-t-il, l’ambassadeur a été « le témoin privilégié d’une succession d’événements qui ont profondément transformé la vie politique, institutionnelle et démocratique » du pays : la transition née du coup d’État d’août 2023, puis « l’élaboration d’une nouvelle Constitution concentrant l’essentiel des pouvoirs entre les mains du Président de la République ». Un texte qui, souligne-t-il, « a été présenté au Président de la République française avant même d’être soumis à la connaissance du peuple gabonais ».
Suivent le référendum, « dont les conditions d’organisation ont été largement contestées », « marqué notamment par une forte abstention et par le rejet exprimé par une partie importante de la diaspora gabonaise vivant en France », puis la présidentielle et les législatives, aux scrutins critiqués « sur la transparence du scrutin et l’égalité entre les candidats ». De cet enchaînement, l’auteur tire une formule qui claque : « une concentration du pouvoir accompagnée d’une opacité croissante dans la conduite des affaires publiques ».
Le réquisitoire ne s’arrête pas à la scène politique. Sur l’économie, Victor Mefe pointe des « politiques publiques structurantes mises en œuvre sans véritable concertation nationale », dans des « secteurs stratégiques tels que les hydrocarbures, les mines ou encore les infrastructures ». Il rappelle que « plusieurs institutions financières internationales ont récemment relevé des insuffisances persistantes en matière de gestion des finances publiques, de transparence budgétaire et de gouvernance ».
Mais c’est ailleurs que le ton se durcit. « C’est probablement sur le terrain des libertés fondamentales que les préoccupations sont aujourd’hui les plus profondes », écrit-il, avant d’énumérer : « Les arrestations d’opposants, les tortures, les poursuites judiciaires contestées, les pressions exercées sur certains médias, les intimidations visant des responsables politiques, les restrictions de déplacement imposées à certaines personnalités ainsi que les expropriations réalisées au nom de l’utilité publique alimentent un climat de forte inquiétude. » Il vise aussi le nouveau Code de la nationalité, « qui fait craindre à certains opposants la perte de leur nationalité gabonaise », et les restrictions imposées aux réseaux sociaux, « devenus le principal espace d’expression des voix critiques ».
Au cœur du texte, un cas fait figure de symbole. « Mais le cas le plus préoccupant demeure celui de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze », écrit l’auteur. « Depuis le 15 avril 2026, principal opposant au pouvoir en place, il est privé de liberté dans des conditions que ses soutiens contestent vivement, estimant que cette détention est dépourvue de fondement juridique crédible. » Et de rappeler à l’ambassadeur, qui « a eu l’occasion de rencontrer » l’intéressé, qu’il « entame son troisième mois de privation de liberté dans des conditions de détention indignes ». D’autres figures, précise-t-il — le professeur Albert Ondo Ossa, Ali Akbar Onanga Y’Obeghe — « exercent leurs activités hors du Gabon ».
Vient alors la partie la plus délicate pour son destinataire. Car c’est l’attitude de la France que Victor Mefe met en cause. Beaucoup de Gabonais auraient, écrit-il, « le sentiment que la France a fait le choix d’accompagner sans véritable distance critique les autorités actuelles ». Il pointe un contraste embarrassant : « La présence quasi permanente des représentants du pouvoir gabonais dans les médias français contraste avec la très faible visibilité accordée aux voix critiques, donnant progressivement l’impression qu’aucune opposition significative n’existerait dans notre pays. »
L’auteur glisse enfin un reproche plus concret : « cette lettre publique est aussi la conséquence de l’absence de réponse au courrier adressé par l’association Le Gabon en Marche au ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères ». Il en profite pour élargir le propos aux étudiants gabonais en France, « confrontés à la suspension de leurs bourses et aux incertitudes entourant la suppression de certains dispositifs d’aide au logement ».
La conclusion, elle, se veut apaisée sans rien céder. « Ma démarche ne procède d’aucune hostilité envers la France », prend soin de préciser Victor Mefe. « Elle procède d’une conviction simple : l’amitié entre les peuples ne peut durablement s’affranchir de la défense de l’État de droit, des libertés fondamentales et des principes démocratiques. » Et de conclure, à l’adresse du pays des droits de l’homme : « La jeunesse gabonaise, profondément ouverte sur le monde, observe avec attention les positions adoptées par la France sur le continent africain. Elle attend de votre pays qu’il demeure fidèle aux valeurs universelles qu’il affirme défendre. »






