Longtemps associé à la formule devenue célèbre sur la « fatigue sévère » d’Ali Bongo Ondimba, Ike Ngouoni revient aujourd’hui sur l’un des épisodes les plus sensibles de l’histoire récente du pouvoir gabonais. Dans le deuxième volet de sa série Tenir une ligne, l’ancien porte-parole de la Présidence livre un récit personnel où se mêlent tensions politiques, isolement du chef de l’État et affrontements feutrés entre les différents centres de pouvoir.
« Il y a des choses que je n’ai jamais racontées. Non pas par peur, mais parce que tout le monde ne peut pas forcément comprendre », confie-t-il d’emblée. Pour lui, l’année 2018 marque une rupture brutale : « Quand un chef disparaît temporairement de la scène, tout ce qu’il maintenait en équilibre commence à se défaire. »
Le verrouillage de Libreville : « On voulait me tenir éloigné »
Le récit commence à l’aéroport international de Libreville, au moment où Ike Ngouoni tente de rejoindre Rabat pour participer à la communication autour de la convalescence présidentielle. À sa grande surprise, il découvre qu’un ordre a été donné pour empêcher son départ.
« Le directeur de la Police de l’air et des frontières s’approche de moi, embarrassé. Il m’explique qu’il a reçu des instructions : je ne peux pas voyager », raconte-t-il.
Pour l’ancien porte-parole, le message est limpide : certains cercles du pouvoir cherchaient à couper le Président de sa communication officielle.
« J’étais le porte-parole du Président de la République. Et pourtant, quelqu’un avait décidé que je devais rester bloqué à Libreville pendant que le chef de l’État se trouvait en convalescence au Maroc. »
Un appel téléphonique permettra finalement de débloquer la situation. Mais cet épisode agit comme un révélateur. « À partir du moment où le centre du pouvoir s’éloigne, les loyautés deviennent mouvantes et chacun cherche à occuper l’espace », analyse-t-il.
Rabat : le pouvoir fragmenté en clans
À Rabat, Ike Ngouoni découvre une atmosphère lourde, dominée par les soupçons et les rivalités internes. Loin de l’image d’un appareil d’État soudé autour du Président, la délégation gabonaise apparaît profondément divisée.
« Les tables se sont séparées progressivement. Le groupe de Riyad d’un côté, la famille de l’autre, et puis les collaborateurs dispersés ailleurs. Les conversations s’interrompaient dès qu’une personne approchait », se souvient-il.
Dans cette ambiance de huis clos, les rapports hiérarchiques habituels semblent avoir disparu. « Le sang primait désormais sur les fonctions officielles », affirme-t-il, décrivant un entourage présidentiel dominé par les logiques familiales et les luttes d’influence.
Les tensions atteignent leur paroxysme lors d’une réunion interne particulièrement tendue. Ike Ngouoni évoque notamment une altercation au cours de laquelle un proche du premier cercle familial s’en prend violemment au Directeur de cabinet du Président.
« Ce n’était plus un désaccord politique. C’était une démonstration de force, presque une humiliation publique », décrit-il.
Le discours du 31 décembre : la preuve que le Président existait encore
Le moment le plus délicat intervient le 26 décembre 2018, soit 63 jours après l’AVC survenu à Riyad. Ce jour-là, Ike Ngouoni retrouve enfin Ali Bongo Ondimba pour préparer l’allocution présidentielle de fin d’année.
L’enjeu dépasse largement un simple exercice institutionnel : il s’agit de convaincre le pays que le chef de l’État est toujours en capacité d’exercer ses fonctions.
« Le silence aurait été interprété comme une confirmation. La confirmation qu’il n’était plus en état. Qu’il n’était plus réellement Président », explique-t-il.
Le tournage se déroule dans une atmosphère qu’il décrit comme « oppressante ». Autour du Président, la présence constante des membres de l’entourage rend le travail difficile. Ike Ngouoni décide alors de faire évacuer une partie de la salle afin de permettre au chef de l’État de retrouver un minimum de sérénité.
Mais l’effort demandé au Président est immense.
« Nous avons dû interrompre l’enregistrement parce qu’il avait déjà donné toute son énergie. Il n’avait plus rien à offrir physiquement », raconte-t-il.
Pour l’ancien communicant, cette allocution demeure le discours le plus éprouvant de sa carrière.
« C’était le texte le plus court que j’aie eu à écrire. Mais aussi le plus lourd à porter. »
« La peur révèle les hommes »
Avec le recul, Ike Ngouoni considère que l’épisode marocain a agi comme un révélateur des fragilités du système de pouvoir gabonais. Selon lui, la peur née de l’incertitude autour de l’état de santé présidentiel a profondément transformé les comportements.
« La peur défait les hommes plus vite que l’échec. Parce que l’échec peut encore s’expliquer. La peur, elle, échappe au contrôle. Et lorsqu’elle s’installe, elle révèle les véritables rapports de force. »
À travers ce témoignage, l’ancien porte-parole ne raconte pas seulement une crise politique. Il décrit aussi la lente désagrégation d’un équilibre construit autour d’un seul homme, dont l’absence soudaine a laissé apparaître, au grand jour, les fractures d’un pouvoir jusque-là soigneusement verrouillé.
Comment le sommet de l’État a-t-il vacillé dans l’incertitude durant la convalescence d’Ali Bongo Ondimba au Maroc ? Comment les rivalités de clans, les tensions familiales et les luttes d’influence ont-elles fissuré l’unité affichée du pouvoir ? Et comment, dans l’atmosphère étouffante d’une résidence royale à Rabat, Ike Ngouoni s’est-il retrouvé à porter la parole présidentielle dans ce qui ressemblait déjà à une crise de succession ? À travers un témoignage inédit, l’ancien porte-parole raconte les coulisses d’un pouvoir gagné par la peur et la désorganisation.
Longtemps associé à la formule devenue célèbre sur la « fatigue sévère » d’Ali Bongo Ondimba, Ike Ngouoni revient aujourd’hui sur l’un des épisodes les plus sensibles de l’histoire récente du pouvoir gabonais. Dans le deuxième volet de sa série Tenir une ligne, l’ancien porte-parole de la Présidence livre un récit personnel où se mêlent tensions politiques, isolement du chef de l’État et affrontements feutrés entre les différents centres de pouvoir.
« Il y a des choses que je n’ai jamais racontées. Non pas par peur, mais parce que tout le monde ne peut pas forcément comprendre », confie-t-il d’emblée. Pour lui, l’année 2018 marque une rupture brutale : « Quand un chef disparaît temporairement de la scène, tout ce qu’il maintenait en équilibre commence à se défaire. »
Le verrouillage de Libreville : « On voulait me tenir éloigné »
Le récit commence à l’aéroport international de Libreville, au moment où Ike Ngouoni tente de rejoindre Rabat pour participer à la communication autour de la convalescence présidentielle. À sa grande surprise, il découvre qu’un ordre a été donné pour empêcher son départ. « Le directeur de la Police de l’air et des frontières s’approche de moi, embarrassé. Il m’explique qu’il a reçu des instructions : je ne peux pas voyager », raconte-t-il.
Pour l’ancien porte-parole, le message est limpide : certains cercles du pouvoir cherchaient à couper le Président de sa communication officielle : « J’étais le porte-parole du Président de la République. Et pourtant, quelqu’un avait décidé que je devais rester bloqué à Libreville pendant que le chef de l’État se trouvait en convalescence au Maroc. »
Un appel téléphonique permettra finalement de débloquer la situation. Mais cet épisode agit comme un révélateur. « À partir du moment où le centre du pouvoir s’éloigne, les loyautés deviennent mouvantes et chacun cherche à occuper l’espace », analyse-t-il.
Rabat : le pouvoir fragmenté en clans
À Rabat, Ike Ngouoni découvre une atmosphère lourde, dominée par les soupçons et les rivalités internes. Loin de l’image d’un appareil d’État soudé autour du Président, la délégation gabonaise apparaît profondément divisée : « Les tables se sont séparées progressivement. Le groupe de Riyad d’un côté, la famille de l’autre, et puis les collaborateurs dispersés ailleurs. Les conversations s’interrompaient dès qu’une personne approchait », se souvient-il.
Dans cette ambiance de huis clos, les rapports hiérarchiques habituels semblent avoir disparu. « Le sang primait désormais sur les fonctions officielles », affirme-t-il, décrivant un entourage présidentiel dominé par les logiques familiales et les luttes d’influence.
Les tensions atteignent leur paroxysme lors d’une réunion interne particulièrement tendue. Ike Ngouoni évoque notamment une altercation au cours de laquelle un proche du premier cercle familial s’en prend violemment au Directeur de cabinet du Président : « Ce n’était plus un désaccord politique. C’était une démonstration de force, presque une humiliation publique », décrit-il.
Le discours du 31 décembre : la preuve que le Président existait encore
Le moment le plus délicat intervient le 26 décembre 2018, soit 63 jours après l’AVC survenu à Riyad. Ce jour-là, Ike Ngouoni retrouve enfin Ali Bongo Ondimba pour préparer l’allocution présidentielle de fin d’année.
L’enjeu dépasse largement un simple exercice institutionnel : il s’agit de convaincre le pays que le chef de l’État est toujours en capacité d’exercer ses fonctions : « Le silence aurait été interprété comme une confirmation. La confirmation qu’il n’était plus en état. Qu’il n’était plus réellement Président », explique-t-il.
Le tournage se déroule dans une atmosphère qu’il décrit comme « oppressante ». Autour du Président, la présence constante des membres de l’entourage rend le travail difficile. Ike Ngouoni décide alors de faire évacuer une partie de la salle afin de permettre au chef de l’État de retrouver un minimum de sérénité.
Mais l’effort demandé au Président est immense : « Nous avons dû interrompre l’enregistrement parce qu’il avait déjà donné toute son énergie. Il n’avait plus rien à offrir physiquement », raconte-t-il.
Pour l’ancien communicant, cette allocution demeure le discours le plus éprouvant de sa carrière.
« C’était le texte le plus court que j’aie eu à écrire. Mais aussi le plus lourd à porter. »
« La peur révèle les hommes »
Avec le recul, Ike Ngouoni considère que l’épisode marocain a agi comme un révélateur des fragilités du système de pouvoir gabonais. Selon lui, la peur née de l’incertitude autour de l’état de santé présidentiel a profondément transformé les comportements : « La peur défait les hommes plus vite que l’échec. Parce que l’échec peut encore s’expliquer. La peur, elle, échappe au contrôle. Et lorsqu’elle s’installe, elle révèle les véritables rapports de force. »
À travers ce témoignage, l’ancien porte-parole ne raconte pas seulement une crise politique. Il décrit aussi la lente désagrégation d’un équilibre construit autour d’un seul homme, dont l’absence soudaine a laissé apparaître, au grand jour, les fractures d’un pouvoir jusque-là soigneusement verrouillé.







