Ce 11 mai 2026, en marge du sommet « Africa Forward », la rencontre entre le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et la PDG d’Eramet, Christel Bories, a marqué un tournant discret mais décisif dans la stratégie minière du Gabon.
Derrière les communiqués maîtrisés, un message s’impose : Libreville ne veut plus être seulement un fournisseur de minerai brut. Le pays veut devenir un acteur industriel complet.
Un dialogue devenu beaucoup plus politique qu’industriel
Officiellement, la rencontre s’inscrit dans la continuité des échanges engagés depuis la visite d’État du président Emmanuel Macron à Libreville en 2025. Mais sur le terrain, la tonalité a changé. Une source gouvernementale résume l’approche actuelle : « La bilatérale de Nairobi s’inscrit dans un suivi continu des engagements pris au plus haut niveau. Nous sommes dans une logique de résultats, pas de déclarations. »
Cette approche traduit une évolution nette : le Gabon ne se contente plus d’accords de principe. Il exige désormais des calendriers, des engagements industriels et des réalisations concrètes.
La transformation locale devient une ligne rouge
Le point central des discussions reste le même depuis des années, mais il prend désormais une dimension plus pressante : la transformation du manganèse sur le sol gabonais. Jusqu’ici, le modèle reposait essentiellement sur l’exportation de minerai brut, notamment depuis la Mine de Moanda, l’un des gisements les plus importants au monde. Mais ce modèle est désormais ouvertement contesté par le pouvoir gabonais.
Le président Brice Clotaire Oligui Nguema pousse une doctrine simple : transformer sur place pour capter la valeur ajoutée. Dans son entourage, la formule est répétée avec insistance : il ne s’agit plus seulement de produire, mais de produire autrement.
Eramet confirme la transformation, mais sous conditions
Face à cette pression politique, Christel Bories a confirmé une évolution importante du modèle industriel. « Il y aura de la transformation de minerai de manganèse au Gabon, et Eramet et Comilog travaillent d’arrache-pied sur ce sujet », a-t-elle déclaré à l’issue de l’entretien.
Une annonce qui valide l’orientation voulue par Libreville, mais qui reste encadrée par une réalité économique stricte : compétitivité, coûts de production et accès aux marchés mondiaux. Dans les cercles industriels, le message est clair : transformer oui, mais à condition de rester compétitif face aux autres producteurs mondiaux.
Une bataille économique autant que politique
Derrière le dossier technique, c’est une véritable bataille de souveraineté économique qui se joue. Une source proche du gouvernement résume l’enjeu : « Transformer pour transformer ne suffit pas. L’objectif est de créer de la valeur durable pour le pays, avec des emplois, des revenus fiscaux et une industrialisation réelle. »
Le Gabon cherche ainsi à sortir d’une logique purement extractive pour entrer dans un modèle industriel intégré. Un changement de paradigme qui implique des investissements lourds, mais aussi une redéfinition des rapports avec les partenaires historiques du secteur minier.
Le verrou énergétique, point critique du projet
Mais cette ambition se heurte à une contrainte majeure : l’énergie.
La transformation industrielle du manganèse nécessite des capacités électriques considérables. Les projections évoquées autour du projet font état de besoins proches de 1 000 MW pour une production de deux millions de tonnes, alors que la capacité actuelle du pays reste inférieure.
Une équation complexe que les autorités ne sous-estiment pas. « Industrialisation et énergie avancent ensemble, dans une même logique stratégique », assure une source gouvernementale. Autrement dit : sans montée en puissance énergétique, la bataille du manganèse restera incomplète.
Le Transgabonais, colonne vertébrale du modèle industriel
Autre levier crucial évoqué à Nairobi : la modernisation du Transgabonais.
Indispensable au transport du minerai, mais aussi à l’ensemble de l’économie nationale, le réseau ferroviaire est désormais considéré comme un maillon stratégique.
Christel Bories a confirmé une nouvelle phase de financement destinée à moderniser l’infrastructure, qu’elle a qualifiée d’« absolument vitale pour le Gabon et pour son économie ».
Dans la vision de Libreville, le rail ne doit plus seulement servir les mines, mais structurer l’ensemble du développement économique national.
Un bras de fer discret mais structurant
Avec cette séquence de Nairobi, le Gabon ne rompt pas avec ses partenaires miniers. Il change les règles du jeu. Le pays ne se positionne plus comme un simple détenteur de ressources, mais comme un acteur qui impose progressivement ses conditions : transformation locale, montée en gamme industrielle et retombées économiques accrues.
À l’horizon 2029, la fin progressive des exportations de minerai brut est désormais évoquée comme un objectif politique assumé. Derrière les formules diplomatiques, une réalité s’impose : la bataille du manganèse est entrée dans une nouvelle phase. Plus stratégique. Plus politique. Et surtout, beaucoup plus exigeante.







