L’indignation est profonde. Et c’est un euphémisme. Pour autant, dans les périodes où les passions montent, les responsables politiques se doivent de conserver cette lucidité que les régimes fébriles redoutent toujours. Car lorsqu’un pouvoir commence à utiliser la justice comme instrument de neutralisation politique, ce n’est plus seulement un homme qui est menacé. C’est l’État lui-même qui commence à vaciller.
Depuis le 16 avril 2026, Alain-Claude Bilie-By-Nze est détenu à la prison centrale de Libreville.
Vingt-sept jours !
Vingt-sept jours qu’un ancien Premier ministre est traité comme un fugitif dangereux dans une affaire dont les faits, non allégués à ce jour, remonteraient à près de dix-huit ans et porteraient sur une somme de cinq millions de francs CFA.
Je ne suis pas ici pour défendre un ami. J’aurais pu le faire.
Je ne suis pas non plus ici pour défendre un camp.
Je suis ici pour défendre des principes, des valeurs et, surtout, une idée supérieure : celle d’une justice qui ne doit pas se transformer en bras armé du pouvoir UDB-PDG-CTRI.
Parce qu’à partir du moment où la justice de mon pays cesse d’être impartiale, la République cesse progressivement d’être respectable et respectée.
Le procès d’un homme qui en sait trop
Il faut peut-être commencer par rappeler à l’opinion qui est réellement Alain-Claude Bilie-By-Nze. Pas pour le sanctifier. Ni pour l’absoudre. Mais pour mesurer la portée politique de ce qui se joue sous nos yeux.
Cet homme fut, entre 2006 et 2023 :
• Député.
• Ministre délégué à la Communication, porte-parole du gouvernement.
• Ministre délégué aux Transports.
• Conseiller du président de la République et porte-parole du gouvernement.
• Ministre de la Communication.
• Ministre d’État, ministre de l’Économie numérique.
• Ministre de la Culture et des Arts.
• Ministre d’État, ministre des Sports.
• Ministre d’État, ministre de l’Énergie et des Ressources hydrauliques.
• Premier ministre jusqu’au coup d’État d’août 2023.
Candidat arrivé deuxième à la présidentielle de 2025, il est aujourd’hui le président d’un parti politique d’opposition structuré et audible.
Autrement dit : Alain-Claude Bilie-By-Nze connaît les archives du système. Il connaît les circuits réels de décision. Il connaît les compromis, les compromissions, les arrangements, les fidélités, les trahisons. Et, pour avoir été leur chef jusqu’en août 2023, il connaît le côté obscur et les fragilités des dirigeants actuels.
Dans l’histoire politique africaine, l’expérience nous enseigne que les régimes ont toujours davantage craint les anciens initiés que les opposants ordinaires. Et lorsqu’un homme politique de la trempe de Bilie-By-Nze devient encombrant, on cherche rarement à le combattre frontalement. On cherche, lâchement, à l’humilier et à le délégitimer par la voie judiciaire.
Une procédure qui porte les stigmates de l’arbitraire
Les faits remonteraient à 2008.
Dix-huit ans.
Dix-huit années sans plainte effective, sans convocation, sans procédure active, sans urgence judiciaire. Et soudainement, après que Alain-Claude Bilie-By-Nze est devenu la principale figure d’opposition au régime actuel, la machine judiciaire se réveille avec une célérité foudroyante et suspecte.
Quel hasard extraordinaire !
Dans toute démocratie sérieuse, le calendrier d’une procédure est presque aussi important que son contenu. Car la justice n’est pas seulement tenue d’être légale. Elle doit aussi apparaître indépendante. Or ici, tout interroge.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette brutalité procédurale ?
Pourquoi cette mise en scène sécuritaire ? Pourquoi des agents encagoulés pour interpeller un ancien Premier ministre vivant à adresse connue ?
L’histoire récente du Gabon nous a appris une vérité fondamentale : quand la justice commence à emprunter les méthodes du renseignement et de l’inquisition politiques, elle cesse progressivement d’être la justice.
Le lawfare : l’arme des pouvoirs fébriles
Le mot est désormais connu dans toutes les grandes démocraties contemporaines : lawfare. C’est-à-dire l’utilisation stratégique du droit pour neutraliser un adversaire politique lorsque la confrontation démocratique devient risquée. Ce procédé est devenu la nouvelle arme des pouvoirs fragiles. On ne dissout plus l’opposition par décret. On l’épuise par la procédure. On la discrédite par des accusations fantaisistes. On l’enterre sous des dossiers opportunément réveillés.
Le schéma dans l’affaire Bilie-By-Nze est d’une transparence brutale et caricaturale :
2008 : les faits présumés ;
2008-2023 : silence absolu ;
2025 : Bilie-By-Nze se présente à l’élection présidentielle et devient un opposant majeur ;
2026 : la plainte surgit miraculeusement.
Ce n’est plus une coïncidence, mais une grossière et pittoresque chronologie politique. Et le plus inquiétant n’est même pas l’existence d’une procédure. Le plus inquiétant est le message envoyé à l’opposition et, plus globalement, à toute la société gabonaise : quiconque devient politiquement dangereux peut voir ressurgir, des années plus tard, un dossier dormant opportunément réactivé.
Ce mécanisme est mortel pour une démocratie. Parce qu’il détruit lentement la confiance dans les institutions.
Quand le régime UDB-PDG-CTRI fabrique son propre martyr politique
Le régime actuel semble ne pas comprendre le piège dans lequel il s’est lui-même enfermé. Désormais, il a le choix entre deux inconvénients. S’il maintient Alain-Claude Bilie-By-Nze en détention, il nourrit chaque jour davantage le soupçon d’acharnement politique. S’il le libère, il reconnaît implicitement l’excès et lui restitue une stature politique considérablement renforcée.
Dans les deux cas, le pouvoir perd.
Et c’est précisément ce qui arrive aux régimes qui gouvernent davantage par réflexe de domination que par intelligence stratégique.
L’histoire africaine est remplie de ce type d’erreurs. Le régime d’apartheid croyait enterrer Nelson Mandela à Robben Island. Il a fabriqué un mythe mondial.
Le mwalimu Julius Nyerere disait avec justesse qu’« on ne tue pas une idée en emprisonnant un homme ».
Les « génies » de l’UDB-PDG-CTRI n’ont certainement pas appris cette leçon. Mais, comme ils disent avoir lu Machiavel, ils devraient alors savoir que la prison peut réduire un corps, certes, mais qu’elle peut aussi agrandir une stature politique.
Je ne défends pas un homme, je défends une limite à ne pas franchir
Que personne ne déforme mon propos ! Je ne distribue ici aucun certificat d’innocence.
Je dis simplement qu’un État sérieux ne peut pas fonctionner sur la base de procédures sélectives, de temporalités suspectes et de démonstrations sécuritaires disproportionnées. Aujourd’hui, cela frappe un ancien Premier ministre.
Hier, c’était des journalistes et des syndicalistes. Demain, ce sera un magistrat indépendant. Puis un simple citoyen ayant parlé trop fort. Car l’arbitraire possède une logique propre : lorsqu’il n’est pas stoppé, il finit toujours par s’étendre.
Notre pays souffre depuis trop longtemps d’une justice aux ordres pour ne pas reconnaître les premiers symptômes. Nous avons vu des tribunaux transformés en chambres d’exécution politique. Nous avons vu des magistrats contraints au silence. Nous avons vu des procédures servir de camouflage légal à des règlements de comptes.
Si ça continue, le pouvoir actuel pourrait finir par s’effondrer sous le poids de son propre discrédit. Et ce sera peut-être là, la vraie « Libération » du Gabon.
En attendant, il convient de retenir qu’aujourd’hui, le vrai sujet n’est plus seulement Alain-Claude Bilie-By-Nze. Le vrai sujet est la nature du régime politique que le Gabon dit de la Vème République est en train de devenir.
La Transition, nous avait-on promis, devait être un moment de refondation institutionnelle. On découvre, malheureusement, qu’elle était plutôt un moment de consolidation autoritaire.
Et lorsqu’un pouvoir commence à considérer toute opposition structurée comme une menace, alors il entre dans une logique dangereuse, celle où l’État cesse de protéger les libertés pour commencer à protéger exclusivement ceux qui gouvernent.
Or, aucune nation ne construit durablement sa stabilité sur la peur.
Aucune.
Les régimes qui confondent autorité et intimidation finissent toujours par devenir prisonniers de leur propre appareil répressif. Ali Bongo Ondimba en a fait l’expérience…
Rester debout !
C’est ici l’occasion d’interpeller les Gabonais : le combat qui commence aujourd’hui dépasse les personnes et les partis. C’est le combat éternel entre la force et le droit. Entre l’arbitraire et la justice. Entre la peur et la liberté. Nous devons rester lucides. Nous devons rester fermes.
Nous devons surtout refuser que la justice gabonaise devienne l’ombre portée des intérêts politiques de l’UDB-PDG-CTRI. Car lorsqu’un peuple commence à perdre confiance dans ses juges, c’est toute la charpente morale de l’État qui se fissure. Et lorsqu’un État perd sa crédibilité judiciaire, il entre lentement dans cette zone dangereuse où les institutions ne gouvernent plus par respect, mais uniquement par crainte.
Or les peuples finissent toujours par se lasser de la peur.
Toujours.






