Une nouvelle fois, la banque américaine Citigroup, à travers une note relayée par Bloomberg, agite le spectre d’une crise monétaire en Afrique. Cette fois, la cible est la zone CEMAC et, en particulier, les économies pétrolières comme le Gabon, accusées d’être au bord d’un épuisement de leurs réserves de change sous l’effet de la baisse des cours du pétrole.
À écouter les analystes de Citi, l’Afrique centrale semblerait condamnée à revivre les scénarios catastrophes des décennies passées : pénuries de devises, marchés parallèles, tensions monétaires et perte de confiance économique. Pourtant, derrière cette rhétorique alarmiste, de nombreuses voix s’interrogent sur la crédibilité et surtout sur les motivations de ces projections souvent spectaculaires.
Car ce n’est pas la première fois que les grandes banques d’investissement occidentales annoncent l’effondrement imminent des économies africaines. Depuis plus de vingt ans, les mêmes institutions financières multiplient les notes pessimistes sur les marchés émergents, alimentant au passage la nervosité des investisseurs internationaux et renchérissant le coût du financement des États africains.
En présentant la CEMAC comme une zone fragile au bord de la rupture, Citi contribue indirectement à installer un climat de méfiance susceptible d’accélérer les difficultés qu’elle prétend anticiper. Plusieurs économistes africains dénoncent régulièrement ce qu’ils considèrent comme une « économie de la peur », où certaines institutions financières internationales prospèrent sur les cycles de crise, les spéculations monétaires et la dépendance des pays du Sud aux marchés extérieurs.
Le cas du Gabon illustre cette contradiction. Oui, le pays reste dépendant du pétrole. Oui, les réserves de change régionales méritent une vigilance accrue. Mais réduire l’économie gabonaise à une simple variable pétrolière ignore les mutations en cours : diversification progressive, investissements dans les infrastructures, développement agricole et volonté affichée de transformation locale des ressources.
Surtout, les analyses de Citi passent souvent sous silence les mécanismes de solidarité propres à la zone CEMAC, ainsi que le rôle stabilisateur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Contrairement aux monnaies flottantes évoquées dans certaines comparaisons hasardeuses, le franc CFA bénéficie encore d’un cadre monétaire structuré, adossé à des mécanismes de garantie qui limitent les risques de rupture brutale.
Cette communication anxiogène soulève également une question plus large : pourquoi les grandes institutions financières occidentales paraissent-elles si promptes à prédire les crises africaines, tout en minimisant les fragilités structurelles des économies développées lourdement endettées ? Les mêmes acteurs qui alertent aujourd’hui sur la CEMAC ont parfois échoué à anticiper des secousses majeures comme la crise financière de 2008 ou les récentes turbulences bancaires américaines.
Au Gabon comme ailleurs en Afrique centrale, certains observateurs voient donc dans ces rapports moins une démarche d’anticipation qu’un outil d’influence sur les marchés et les perceptions internationales. Car dans l’économie mondiale, les mots des grandes banques ont un poids considérable : ils influencent les investisseurs, les agences de notation et parfois même les décisions politiques.
Dans ce contexte, la véritable bataille pour les États africains ne se limite plus aux indicateurs économiques. Elle se joue aussi sur le terrain du récit, de la crédibilité et de la souveraineté financière face à des institutions capables, par une simple note d’analyse, de fragiliser l’image économique d’une région entière.







