La scène était attendue. Jeudi 24 septembre, lors du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale, le Premier ministre israélien a pris la parole devant des rangées clairsemées. Selon The Express Tribune, les délégués de près de 70 pays ont quitté la salle ou laissé leurs sièges vides. Un décompte publié par Israj avance 78 départs contre 117 délégations restées.
Parmi les partants figuraient la quasi-totalité des pays arabes, la Turquie, l’Iran, l’Indonésie, le Brésil ou l’Espagne. L’Afrique subsaharienne s’est montrée divisée : le Nigeria, le Ghana, l’Afrique du Sud, le Niger, Madagascar, le Botswana et le Cap-Vert sont sortis, tandis que le Kenya est resté.
Le Gabon, dont la délégation est conduite cette année par la ministre des Affaires étrangères, n’a pas suivi le mouvement. Aucune déclaration officielle n’est venue expliquer ce choix. Le 28 septembre, à la même tribune, Marie-Édith Tassyla-Ye-Doumbeneny a défendu « la souveraineté des États, l’intégrité territoriale et la non-ingérence », sans évoquer le Proche-Orient.
Soixante ans d’une amitié en dents de scie
Le lien remonte aux indépendances. Dès 1962, Libreville et l’État hébreu signent un accord de coopération technique et un traité d’amitié, complétés en 1963 par un accord commercial. Israël dépêche alors des centaines d’agronomes et de techniciens auprès du jeune État gabonais.
La rupture intervient en 1973. Sous la pression des pays de l’OPEP, qu’il vient de rejoindre, le Gabon d’Omar Bongo rompt avec Israël après la guerre du Kippour, comme une large partie du continent. Les ponts ne sont pas coupés pour autant : la formation de cadres gabonais se poursuit dans les années 1970 et 1980.
Les relations sont officiellement rétablies le 29 septembre 1993. Israël n’ouvre pas d’ambassade à Libreville : le Gabon est suivi depuis Yaoundé. En novembre 2017, Benyamin Netanyahou rencontre Ali Bongo en marge de l’investiture d’Uhuru Kenyatta à Nairobi pour « développer les relations bilatérales ».
Sous la Transition, Israël revient à la charge
Depuis l’arrivée au pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema en août 2023, Israël multiplie les gestes envers Libreville. Le 16 décembre 2024, Eynat Shlein, directrice générale de MASHAV, l’agence israélienne de coopération, est reçue par le Premier ministre de la Transition, Raymond Ndong Sima, aux côtés de l’ambassadeur Amnon Kalmar. Six secteurs sont mis sur la table : santé, éducation, agriculture, innovation technologique, développement durable et égalité de genre.
En mai 2025, Tel-Aviv envoie la vice-ministre des Affaires étrangères Sharren Haskel à l’investiture du président élu. Dans un entretien accordé à l’époque à nos confrères de Gabonactu, elle avait assuré que « les jeunes Gabonais ont soif de technologies » et qu’« Israël peut devenir une solution pour eux ». Elle évoque aussi la lutte antiterroriste, les start-up et les échanges parlementaires.
Sur le plan sécuritaire, la relation reste bien plus discrète qu’au Cameroun voisin, où des instructeurs israéliens ont bâti la garde rapprochée de Paul Biya. À Libreville, les traces sont rares et indirectes : des contacts avec des spécialistes israéliens de la surveillance ont été évoqués en 2020, sans confirmation officielle.
Pour Israël, isolé sur la scène internationale depuis la guerre à Gaza, chaque partenaire africain compte. Le ministère gabonais le relevait lui-même en 2024, s’interrogeant sur une « diplomatie agressive » d’un État « décrié », tout en y voyant une opportunité pour l’économie gabonaise.
Lire dans ce siège occupé un alignement sur Israël serait hâtif. À l’ONU, le Gabon vote régulièrement avec le camp palestinien : le 10 mai 2024, il a approuvé la résolution ES-10/23 renforçant les droits de la Palestine, adoptée par 143 voix contre 9. Libreville sait aussi nuancer : en 2011, déjà courtisé par Israël, il s’était abstenu sur un texte pro-palestinien.
La ligne gabonaise tient en trois mots martelés à New York : souveraineté, non-ingérence, dialogue. Quitter la salle aurait été un geste de rupture ; y rester permet de voter pour la Palestine sans fermer la porte à un partenaire technique. C’est la tradition médiatrice héritée d’Omar Bongo, appliquée par un pouvoir qui cherche investisseurs et soutiens tous azimuts, de Paris à Abou Dhabi.
Le choix a toutefois un coût. Il démarque Libreville de voisins et partenaires africains, du Nigeria à l’Afrique du Sud, et d’une opinion publique continentale largement solidaire de Gaza.
En restant assise, la délégation gabonaise a pratiqué une diplomatie d’équilibre : fidélité aux votes pro-palestiniens, porte ouverte à la coopération israélienne. Reste à savoir si ce choix relève d’une consigne politique ou d’une simple réserve protocolaire. Sollicité par nos soins, le ministère des Affaires étrangères n’avait pas réagi à l’heure où nous publions.







