Il était un peu passé midi lorsque Me Nguia, entouré de membres du bureau exécutif du parti Ensemble Pour le Gabon (EPG), le colonel Théophile Makita Niembo, et Frederic Mavioga, a pris la parole. L’avocat a rappelé d’emblée que la défense est coordonnée par un pool d’avocats gabonais auquel s’est joint Me Arthur Berken, du barreau de Paris.
Une affaire vieille de 18 ans ressortie des tiroirs
Tout commence avec les faits reprochés à l’ancien Premier ministre : ils remonteraient à 2008, soit il y a dix-huit ans. Me Nguia n’a pas mâché ses mots : « Le délai légal pour déclencher l’action publique est désormais dépassé. En droit, on dit que les faits sont prescrits, et par conséquent, ni le procureur de la République, ni le juge d’instruction ne peuvent plus poursuivre la personne mise en cause. »
Le fond du dossier lui-même est contesté dans sa nature. Il s’agit d’un litige portant sur cinq millions de francs CFA avancés par une certaine Mme Baba Ramatou dans le cadre de la Fête des Cultures, un événement national organisé en 2008 sous l’égide du gouvernement gabonais — avec pour ministre de la Culture d’alors le père Paul Mba Abessole — et présidé par Omar Bongo en personne sur la place de l’Indépendance de Libreville. Alain-Claude Bilie-By-Nze, désigné par un texte réglementaire président du comité d’organisation, avait lui-même sorti 3 millions de sa poche pour combler le manque de financement de l’État.
« Ce n’était pas pour un mariage coutumier ou une affaire familiale », a martelé Me Nguia. « C’était une fête républicaine. C’est l’État gabonais qui est débiteur ici, non pas une personne physique. » La défense estime que la plaignante aurait dû se retourner contre le ministère de la Culture et, le cas échéant, saisir le juge administratif compétent, et non pas un commissariat de police.
55 jours de détention sans une seule audition
Au-delà de la prescription, ce qui indigne la défense, c’est le silence assourdissant du juge d’instruction. Placé sous mandat de dépôt le 16 avril 2026, Alain-Claude Bilie-By-Nze n’a toujours pas été entendu par le magistrat instructeur, 55 jours plus tard. « On ne peut pas vous avoir placé en détention et près de 55 jours plus tard ne vous avoir jamais entendu. Ne fût-ce que pour vous demander si ce qui est porté contre vous est vrai ou faux ! »
Me Nguia a rappelé avec force que l’article 174 du Code de procédure pénale impose au juge de poursuivre ses investigations malgré les recours en liberté provisoire. Or, l’instruction est, selon la défense, totalement paralysée. Pire, la Chambre d’accusation a rejeté un recours fondé sur l’article 96 du même code, au motif que la défense n’aurait pas fait « constater » le refus du juge de répondre — un motif que Me Nguia juge inventé de toutes pièces. « La loi ne parle aucunement de faire constater quoi que ce soit. La Chambre d’accusation a ajouté à la loi. »
Face à ce blocage, la défense annonce qu’elle saisira la Cour de cassation contre les quatre arrêts de la Chambre d’accusation, mais également l’Inspection générale des services judiciaires et le Secrétariat permanent du Conseil supérieur de la magistrature.
Le but avoué : l’inéligibilité
C’est la thèse centrale de la défense, formulée sans détour : l’objectif réel de cette procédure serait de rendre Alain-Claude Bilie-By-Nze inéligible aux prochaines élections. Me Nguia a évoqué le précédent sénégalais : « Comme ce qui s’était passé au Sénégal avec M. Sonko, lorsque l’ancien président Macky Sall était aux commandes. Il l’avait jeté en prison, il avait dissous son parti. La suite, vous la connaissez. »
Pour étayer cette thèse, la défense a révélé un fait lourd de sens : peu après le coup d’État du 30 août 2023, Alain-Claude Bilie-By-Nze s’est vu proposer à plusieurs reprises le poste de Premier ministre de la transition, voire d’autres fonctions de premier plan. Il a décliné chaque fois, par souci de cohérence politique. « Peut-être, je dis bien peut-être, que s’il avait accepté d’être Premier ministre de la transition, il n’en serait pas là. Mais c’est un homme de conviction », a souligné Me Nguia.
La défense rappelle également que Bilie-By-Nze avait multiplié les prises de position publiques qui irritaient le pouvoir : une centaine de podcasts dénonçant les coupures d’eau et d’électricité, les incohérences du budget de l’État qu’il avait qualifié de « bricolage », le nouveau code de la nationalité — « du jour au lendemain on peut ne plus être Gabonais » — ou encore la coupure des réseaux sociaux. Il approchait, dit-on, une série d’émissions consacrées aux événements de 2016, un moment charnière de l’histoire politique gabonaise.
L’ONU et la coalition politique montent au créneau
Me Nguia a rappelé que les Nations Unies ont été saisies du dossier et estiment que la détention de Bilie-By-Nze ne relève pas d’un problème judiciaire, mais politique. « On ne peut pas taxer de partialité l’ONU. Et l’ONU dit que ce problème est un problème politique. »
Le colonel Makita, vice-président d’EPG et présent à la conférence, a pris la parole au nom de la coalition politique pour affirmer que la CNR et ses alliés — dont le CNPT de M. Yama et le mouvement Réagir d’Ongoundo — partagent la même exigence : la libération immédiate. Il a interpellé directement le général Oligui Nguema : « Il est président du Conseil supérieur de la magistrature, garant des institutions. Il a tout à gagner en mettant un terme à ce dossier judiciaire qui n’en est pas un. »
Conditions de détention : un léger assouplissement, pas plus
À la question des journalistes sur l’état de santé de l’ancien Premier ministre, Me Nguia a répondu avec une certaine pudeur. « Il tient le coup. Il va bien. » Mais la réalité est rude : privé de télévision, de radio, ses lectures étroitement surveillées, sans aucune activité. Seule avancée obtenue récemment : la porte de sa cellule peut désormais être entrouverte en journée pour laisser entrer la lumière et un peu d’air. « Ce sont des énormes victoires, vous savez, quand vous êtes détenus. »
La défense a conclu en une formule sans ambiguïté : « Dans de telles conditions, il est difficile de ne pas considérer M. Alain-Claude Bilie-By-Nze comme un prisonnier non pas de droit commun, mais politique. Nous demandons sa mise en liberté immédiate. »






