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Gouvernance par le brouillard sous la Ve République : chronique d’une diversion permanente

Libre propos. Dans cette tribune consacrée à la pratique du pouvoir sous la Ve République, Michel Ongoundou Loundah, président de REAGIR et ancien Sénateur de la Transition, livre une critique acerbe de la gouvernance actuelle. Il y dépeint une stratégie de « diversion permanente » qui, selon lui, privilégierait l'ouverture de fronts politiques et législatifs polémiques — notamment sur la nationalité et les libertés numériques — au détriment de l'urgence sociale et des crises structurelles (eau, électricité, santé). Entre dénonciation des revirements politiques et constat d'une précarité croissante, l'auteur interroge la pérennité de ce modèle de gestion publique face aux attentes d'un peuple qu'il décrit comme lucide et éprouvé.

La rédaction par La rédaction
10 avril 2026
dans Gouvernance, Opinion
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Par Michel Ongoundou Loundah

C’est à croire que le successeur d’Ali Bongo ne s’est pas contenté de feuilleter Le Prince de Machiavel, ni même d’effleurer les principes d’Archimède. Non ! À observer sa manière de gouverner, c’est une tout autre référence qui semble s’imposer : celle d’un art consommé de la diversion. Une méthode qui rappelle étrangement ce que l’on a longtemps appelé le « théorème de Charles Pasqua », résumé par cette formule devenue célèbre : « Quand on est empêtré dans une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire, une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne ne comprenne plus rien. »

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À voir ce qui se déroule aujourd’hui au Gabon, difficile de ne pas faire le parallèle. Mais, comme le disent les Ambaama avec une pointe d’ironie : Akini angu’ènkuma mè entsiani buu. « Le mauvais danseur brille toujours par une profusion de pirouettes. »
Sous la Ve République, le rythme est tel qu’on ne sait plus s’il s’agit d’une danse ou d’une chute libre.

Tenez donc ! Pendant que les déguerpis de juin 2025 continuent, pour nombre d’entre eux, de dormir à la belle étoile dans un pays que l’on dit riche ; pendant que la population subit un stress hydrique d’une ampleur inédite ; pendant que l’accès à l’électricité devient si aléatoire que certains en viennent à évoquer un retour à des formes d’éclairage d’un autre âge ; pendant que l’éducation de nos enfants est compromise et que les structures sanitaires peinent à répondre à l’urgence ; pendant que, enfin, les taux de mortalité atteignent des niveaux alarmants, jamais enregistrés dans l’histoire de notre pays — que fait le pouvoir UDB-PDG-CTRI ? Il choisit d’ouvrir un front politique explosif.

Une ordonnance sur le Code de la nationalité, perçue par une large partie de l’opinion comme profondément inique, vient fracturer davantage une société déjà sous tension. Le débat s’enflamme, les positions se radicalisent, et l’attention collective se détourne, une fois de plus, des urgences vitales.

À peine ce tumulte enclenché, une autre décision tombe : une ordonnance aux accents liberticides sur la gestion des réseaux sociaux et des libertés individuelles. Comme si, dans une mécanique bien huilée, chaque polémique appelait la suivante, chaque indignation préparait la suivante, dans une spirale où l’essentiel disparaît sous le bruit.

De scandales en scandales, l’image du Gabon s’abîme chaque jour un peu plus sous nos yeux. Et pendant que l’on débat, que l’on s’oppose, que l’on se divise, les problèmes fondamentaux, eux, demeurent — et s’aggravent.

La question qui se pose alors est simple, presque brutale : jusqu’où ira-t-on ainsi ? Jusqu’à quand le tumulte politique servira-t-il de rideau de fumée à l’urgence sociale ? Jusqu’à quand les libertés seront-elles comprimées au nom d’une prétendue moralisation de la société ?

Car derrière la stratégie, s’il en est une, se joue une réalité bien plus grave : celle d’un peuple confronté à des conditions de vie de plus en plus précaires, et à qui l’on offre, en guise de réponse, des conflits politiques et des restrictions supplémentaires.

Le Gabon mérite mieux que cela. Il mérite une gouvernance tournée vers les besoins réels de sa population, une parole publique qui rassemble plutôt qu’elle ne divise, et des décisions qui éclairent l’avenir au lieu de l’assombrir.

Les nouveaux vertueux

Et puis il y a eux. Les vigoureux défenseurs d’aujourd’hui. Les gardiens autoproclamés de l’ordre et de la raison. Les procureurs improvisés du débat public.
Curieusement, ce sont souvent les mêmes qui, hier encore, sous Ali Bongo, dénonçaient avec ferveur — parfois même avec talent — les dérives qu’ils justifient désormais avec une créativité et un enthousiasme admirables.

Hier, ils criaient à l’arbitraire. Aujourd’hui, ils expliquent la nécessité. Hier, ils invoquaient les libertés. Aujourd’hui, ils invoquent les circonstances. Hier, ils accusaient le pouvoir de manipuler. Aujourd’hui, ils appellent cela « gouverner ».

La constance n’est plus une vertu, mais une option. Et la mémoire, manifestement, une charge dont certains, à Lambaréné, Bitam ou Franceville, se sont allégés avec une efficacité remarquable. On pourrait en sourire si l’enjeu n’était pas si grave.

Un peuple qui comprend… et qui observe

« Quand le lézard hoche la tête, ce n’est pas qu’il approuve, c’est qu’il a compris le danger. »

Le peuple, lui, commence à comprendre la mascarade, la supercherie du 30 août 2023. Et il hoche de plus en plus la tête.
De diversion en diversion, notre pays s’enfonce dans une brume soigneusement entretenue par le régime UDB-PDG-CTRI.

Alors la question n’est plus seulement politique, elle devient existentielle : jusqu’où ira cette fuite en avant ? Jusqu’à quand ce théâtre d’ombres tiendra-t-il lieu de politique publique ? Jusqu’à quand demandera-t-on à un peuple de survivre pendant qu’on l’occupe à se diviser ?

Car derrière cette mécanique bien huilée, il y a une réalité brute : celle d’un peuple qui s’appauvrit, des prix qui ne cessent de grimper, pendant que les dirigeants s’auto-congratulent.

La couleur de la fumée

Un dernier aphorisme de chez nous pourrait servir d’épitaphe à cet engrenage mortel :
« Quand la case brûle, ce n’est pas le moment de discuter de la couleur de la fumée. » Le Gabon brûle. Lentement, mais sûrement.

Et pendant que certains débattent de la fumée — parfois avec un zèle tout neuf — d’autres attendent toujours que l’on éteigne l’incendie.

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