La querelle qui oppose depuis six semaines Rome à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) a trouvé, le 11 août, un nouveau relais gabonais. Interrogé par Gabonclic, le Père Paterne Longuelet, prêtre et supérieur de la Mission Saint-Pie X au Gabon, s’est livré à un exercice d’explication minutieux, revenant sur l’excommunication décrétée début juillet, sur le recours introduit par sa congrégation, et sur l’avenir de sa communauté à Libreville.
Un différend né à Écône
Tout part des 1er et 2 juillet 2026, lorsque la Fraternité procède, à son siège suisse d’Écône, à la consécration de quatre nouveaux évêques — Pascal Schreiber, Michael Goldade, Michel Poinsinet de Sivry et Marc Hanappier — sans mandat pontifical. Le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, signe dans la foulée un décret déclarant excommuniés les deux évêques consécrateurs, Bernard Fellay et Alfonso de Galarreta, les quatre nouveaux ordonnés, ainsi que les fidèles formellement adhérents à la Fraternité. Le 9 juillet, la Conférence épiscopale du Gabon rend publique sa propre lecture de l’événement : elle confirme l’excommunication et invite les fidèles à la « prudence et à la retenue » dans leurs rapports avec cette « communauté sœur ».
« Un rejet systématique de l’autorité du pape » : ce que Rome reproche à la Fraternité
Interrogé sur la définition même du schisme, le Père Longuelet livre sa propre grille de lecture, en convoquant un précédent historique lointain : « Un schismatique est celui qui est animé par un esprit de rejet systématique de l’autorité du pape », explique-t-il, citant la rupture de 1054 entre catholiques et orthodoxes comme référence.
Quant au grief précis formulé par Rome, il ne s’en cache pas : « Tout récemment, le Vatican a reproché à notre communauté de sacrer quatre évêques sans l’autorisation du pape. Ces sacres d’évêques ont été l’occasion, pour le Dicastère pour la Doctrine de la foi, de nous qualifier de “schismatiques” », reconnaît-il.
« Le nom du pape n’y apparaît pas » : la contestation de la validité du décret
C’est sur ce terrain, précisément procédural, que le Père Longuelet construit l’essentiel de son argumentaire. Selon lui, le décret du 2 juillet ne porterait pas l’onction pontificale directe : « le décret qui déclare les peines d’excommunication et le schisme a été signé par le Cardinal Fernandez (…) Le nom du pape n’y apparaît pas, ni même la mention d’une approbation par le pape », affirme-t-il.
Il en tire une conclusion qu’il présente comme factuelle plutôt que polémique : « il est, factuellement, inexact de dire que le pape Léon XIV en personne nous a excommuniés, car il n’y a pas eu d’acte officiel de sa part. » Il précise sa pensée, se voulant précis sur la formulation : « il est plus exact de dire : le cardinal Fernandez a déclaré que, d’après le droit actuel de l’Église, nous sommes excommuniés. » Une nuance qui n’a, selon lui, rien d’un simple jeu sémantique, mais qui conditionnerait la validité même du recours juridique introduit par sa congrégation.
Le recours du 13 juillet et la bataille du canon 1734
Le Père Longuelet rappelle que la Maison générale de la Fraternité, dans un communiqué publié le 13 juillet sur son site officiel, a annoncé avoir formé un recours contre le décret. Selon lui, ce recours devrait, en droit, suspendre l’application des peines : « Notre Maison Générale a annoncé avoir introduit un recours contre ce décret, dans un communiqué publié le 13 juillet sur son site officiel. Le Vatican, à ma connaissance, n’a pas fait de commentaire sur ce recours. Il faut donc s’en tenir à l’interprétation simple du droit, qui dit bien que les peines sont suspendues en cas de recours », soutient-il, en référence au canon 1734 du Code de droit canonique.
Il va plus loin en évoquant des soutiens jusque dans les rangs de la hiérarchie catholique elle-même : plusieurs canonistes, dont le cardinal Gerhard Müller, ancien préfet du même Dicastère (2012-2017), contesteraient la validité des sanctions au motif qu’elles figureraient dans une simple « note explicative » dépourvue de force légale propre, plutôt que dans le corps du décret.
« Nous ne rompons pas avec l’Église catholique »
Sur le fond doctrinal, le Père Longuelet s’inscrit en faux contre toute idée de rupture avec Rome : « La Fraternité Saint-Pie X ne rompt pas avec l’Église catholique », insiste-t-il, présentant les sacres d’Écône comme un acte de préservation de la Tradition plutôt qu’un acte de désobéissance. Il situe ce combat dans la durée, en énumérant les motifs de défiance de la Fraternité — fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre — à l’égard de l’Église post-conciliaire : la désacralisation de la messe consécutive à la réforme liturgique de 1969, ou encore, plus récemment, l’ouverture à la communion pour les divorcés remariés encouragée sous le pontificat du pape François, qu’il range parmi « la promotion officielle des pseudo-valeurs incompatibles avec l’Évangile ».
Interrogé sur une éventuelle bascule vers les Églises évangéliques, en pleine expansion au Gabon, il ferme catégoriquement la porte : « il n’y aura aucun rapprochement avec les branches chrétiennes qui ont quitté l’Église catholique », tranche-t-il. Il refuse également l’idée que cette crise ne soit qu’une « querelle de clochers » interne, et retourne l’argument de la concurrence évangélique contre ses détracteurs : « la vague évangélique s’est considérablement développée à la suite de Vatican II », estime-t-il, y voyant la preuve que c’est le « modernisme », et non la fidélité à la Tradition, qui aurait détourné les fidèles catholiques. Selon lui, un retour à cette Tradition renforcerait au contraire l’attrait de l’Église catholique face à la vague évangélique, plutôt que de l’affaiblir.
Un quotidien paroissial « exactement le même », selon lui
Sur les conséquences concrètes pour les fidèles gabonais — messes, baptêmes, mariages —, le supérieur se veut rassurant : « la vie de la paroisse Saint-Pie X reste exactement la même », assure-t-il. Le véritable dommage se situerait, selon lui, sur le terrain de l’image : l’Église officielle les présenterait désormais comme « schismatiques, excommuniés, désobéissants, rebelles », alors qu’ils ne feraient, dit-il, que vouloir conserver « la vie chrétienne d’avant Vatican II, celle de leurs ancêtres gabonais ». Il reconnaît que cette réputation pourrait « effrayer certains fidèles », mais dit s’en remettre à la Providence.
Interrogé sur l’hypothèse d’un rejet pur et simple du recours par Rome, le Père Longuelet élude la question strictement juridique pour se placer sur un terrain spirituel : « Notre Maison Générale a annoncé avoir introduit un recours contre ce décret » et préfère, dit-il, « confier l’issue de ce processus au Bon Dieu, pour ne pas alimenter les passions et les polémiques » — une formule qu’il reprend presque à l’identique pour clore l’entretien, en évoquant « le malaise qui existe aujourd’hui dans l’Église catholique » plutôt que de spéculer sur un scénario d’échec.
900 fidèles, deux écoles, un mouvement de jeunesse
Interrogé sur l’implantation concrète de sa communauté, le Père Longuelet livre des chiffres précis. La paroisse Saint-Pie X de Libreville compte « 900 fidèles environ ». Elle dispose de deux établissements scolaires — une école pour garçons à Rio, une autre pour filles à La Peyrie —, accueillant chacune « environ 250 élèves » du primaire à la terminale, soit « 500 jeunes » scolarisés au total. La Mission anime par ailleurs plusieurs mouvements de jeunesse : la Croisade eucharistique et les Scouts pour les garçons, la Compagnie de l’Immaculée pour les filles, ainsi qu’une petite école professionnelle en cours de développement. La vie paroissiale, précise-t-il, reste centrée sur la messe, la transmission de la foi catholique et une catéchèse qu’il revendique comme intensive.
« Prenez un bon catéchisme » : le message final aux fidèles
En guise de conclusion, et à l’intention des fidèles « certainement déboussolés » par cette crise, le Père Longuelet livre une recommandation très concrète, presque pédagogique : « Je leur dirai ceci : prenez un bon catéchisme, un catéchisme de l’époque de vos grands-parents par exemple (…) C’est lui qui sera votre boussole, car il vous permettra très vite de savoir où se trouve la vérité. »
Une lecture qui reste minoritaire au Gabon
Cette version des faits défendue par le clergé lefebvriste de Libreville n’a, à ce jour, convaincu ni Rome ni la hiérarchie catholique gabonaise. Dès la mi-juillet, la Mission Saint-Pie X avait qualifié de « sans fondement » les accusations de schisme, rejetant l’idée que ses prêtres administreraient des sacrements invalides. Pour l’épiscopat gabonais, qui avait rompu son silence le 9 juillet, les fidèles de la Fraternité demeurent en revanche « considérés comme schismatiques, c’est-à-dire (…) en rupture de lien avec l’Église catholique » — même si le choix du vocabulaire, « communauté sœur », laisse transparaître une volonté de ne pas fermer définitivement la porte à une réconciliation.
À ce stade, ni le Vatican ni la Conférence épiscopale du Gabon n’ont réagi publiquement à cette nouvelle sortie médiatique du Père Longuelet. Le sort du recours canonique déposé le 13 juillet, dont dépend en partie la suite de l’affaire, reste entre les mains de Rome.







