Le bouffon et le roi
L’exercice est d’autant plus singulier que Chamberlain Moukouama endosse, le temps d’une traversée, un rôle devenu rare dans le paysage médiatique gabonais : celui du questionneur imprévisible. À la manière du bouffon des cours royales — celui qui amuse le souverain mais ose formuler ce que les autres taisent — il pousse le chef de l’État dans ses retranchements avec des interrogations volontairement déconcertantes.
L’une d’elles revient comme un leitmotiv : le président est-il prisonnier de son entourage ?
La question circule depuis des mois dans les conversations de rue, les réseaux sociaux et les cercles politiques. Moukouama la pose sans détour. Oligui Nguema ne s’en offusque pas. Mieux, il retourne l’interrogation contre son interlocuteur. « Mon entourage, je fais partie de mon entourage », répond-il, avant de défier le journaliste de citer des noms.
Le chef de l’État refuse de personnaliser le débat, mais reconnaît implicitement l’existence du procès permanent fait à ceux qui l’entourent. Sa réponse est surtout politique : il demande du temps. Élu pour sept ans, rappelle-t-il, il n’est en fonction que depuis quelques mois. Pour lui, l’heure du bilan n’a pas encore sonné.
« Son seul ami, c’est le pouvoir »
Mais c’est sans doute lorsqu’il évoque la fonction présidentielle que l’entretien devient le plus révélateur.
« Un président n’a pas d’amis. Il n’a pas de famille. Son seul ami, c’est le pouvoir. » La formule est brutale. Elle sonne comme un aveu. Derrière le chef de l’État souriant apparaît alors l’homme confronté à la solitude de la décision — une solitude que connaissent tous les dirigeants, mais que peu reconnaissent publiquement.
À plusieurs reprises, Oligui Nguema revient sur cette idée. Quand les choses fonctionnent, le mérite est partagé. Quand elles échouent, la responsabilité remonte jusqu’à lui : « C’est moi qui ai été élu », rappelle-t-il. Une manière de souligner que le pouvoir peut déléguer l’exécution, mais jamais la responsabilité.
« Avec Oligui, on ne mange pas, on travaille »
L’autre enseignement majeur de cet échange concerne sa conception de l’État. Interpellé sur les accusations de favoritisme, de clientélisme et sur les attentes de ceux qui espéraient profiter de l’alternance politique, le président se montre particulièrement ferme. « Avec Oligui, on ne mange pas, on travaille », lance-t-il, avant d’ajouter que ceux qui seraient venus au gouvernement ou dans l’administration « pour manger » finiront par partir.
Le message vise autant l’opinion que les élites administratives et politiques. Depuis son arrivée au pouvoir, Oligui Nguema tente d’installer l’idée d’une rupture avec certaines pratiques associées à l’ancien régime. Dans cet entretien, il transforme cette promesse en avertissement public.
Plus surprenante encore est sa réponse lorsqu’il est interrogé sur les pressions familiales. Côté paternel ou maternel, assure-t-il, personne ne bénéficie d’un traitement particulier. « Un président est le président de tous les Gabonais », insiste-t-il. L’affirmation n’est pas anodine dans un pays où les débats autour des équilibres régionaux, familiaux et communautaires demeurent sensibles.
Le coût humain du pouvoir
L’entretien réserve également quelques confidences plus personnelles. Le président reconnaît le poids de la fonction, le stress, les responsabilités qui marquent les visages plus vite que le temps. Il évoque même avec humour sa calvitie naissante. Derrière l’anecdote, se dessine pourtant le coût humain du pouvoir.
L’échange se clôture sur un sujet devenu récurrent : le remaniement gouvernemental. Les rumeurs sont nombreuses, les noms circulent, les départs sont annoncés avant même les décrets. Oligui Nguema s’amuse de ces spéculations et rappelle que la nomination ou le départ des ministres relève de son seul pouvoir discrétionnaire.
Au fond, ce qui rend cette séquence intéressante n’est pas ce qu’elle révèle du gouvernement, mais ce qu’elle dit du rapport du président à son propre pouvoir.
Le 28 mai 2026, sur une embarcation au large de Mayumba, Chamberlain Moukouama croyait filmer une partie de pêche. Il a surtout capturé un moment politique rare : celui où un chef de l’État accepte de parler, entre deux traits d’humour, de la solitude, des pressions, des attentes et des pièges inhérents à l’exercice du pouvoir.
Et c’est probablement pour cette raison que la vidéo a trouvé un tel écho auprès des Gabonais.







