Une représentante du palais présidentiel au cœur du dispositif
La désignation de Murielle Minkoué Mézui marque une rupture dans la nature même de la représentation gabonaise chez Eramet. Son prédécesseur, Tanguy Gahouma-Békalé, incarnait un profil davantage technico-sectoriel. Cette fois, c’est l’une des personnalités les plus influentes de l’appareil d’État qui fait son entrée dans l’enceinte décisionnelle du groupe.
Secrétaire générale de la présidence de la République, Murielle Minkoué Mézui appartient au premier cercle du président Brice Clotaire Oligui Nguema. Son arrivée traduit une volonté claire : placer le dossier Eramet sous supervision directe du sommet de l’exécutif gabonais.
Le mandat de la nouvelle administratrice court jusqu’à l’assemblée générale appelée à statuer sur les comptes de l’exercice 2028. Avec cette nomination, le conseil d’administration d’Eramet compte désormais dix-huit membres, dont huit femmes.
Un retour dans une bataille ouverte sous Ali Bongo
Cette présence gabonaise au conseil d’administration d’Eramet n’est pas inédite. Elle est l’héritage d’un bras de fer engagé près d’une décennie plus tôt par l’ancien président Ali Bongo Ondimba.
En 2016, à l’issue de négociations tendues avec la direction du groupe français, Libreville avait obtenu un siège au conseil ainsi qu’une réorganisation partielle de la gouvernance de Comilog. À l’époque, le ministre des Mines Rufin Martial Moussavou avait piloté les discussions ayant conduit à la nomination de Michel Antseleve comme représentant gabonais.
Le fauteuil était toutefois resté vacant après le coup d’État du 30 août 2023 et la chute du régime Bongo. La nomination de Murielle Minkoué Mézui signe donc le retour du Gabon dans les cercles de gouvernance du groupe minier français — mais avec des ambitions autrement plus élevées.
Nairobi, point de bascule stratégique
Le véritable tournant s’est joué le 11 mai dernier à Nairobi. En marge du sommet Africa Forward, Brice Clotaire Oligui Nguema et la directrice générale d’Eramet, Christel Bories, ont signé un accord ouvrant la voie à une entrée de l’État gabonais au capital même d’Eramet SA.
L’opération doit s’effectuer dans le cadre d’une augmentation de capital de 500 millions d’euros — environ 328 milliards de FCFA — approuvée par les actionnaires le 27 mai et attendue au second semestre 2026.
Objectif affiché : permettre au Gabon d’acquérir près de 5 % du capital du groupe français.
Le changement est loin d’être anodin. Jusqu’ici, l’État gabonais détenait 29 % de Comilog, sans participation directe dans la maison-mère. En entrant au capital d’Eramet SA, Libreville chercherait cette fois à se positionner dans les instances où se définissent les grandes orientations industrielles, financières et logistiques du groupe.
Une minorité sans blocage, mais à forte portée politique
Sur le plan strictement capitalistique, 5 % ne suffisent ni à bloquer une décision stratégique ni à remettre en cause l’équilibre du pouvoir interne. L’État français, via l’Agence des participations de l’État, et la famille Duval conservent les leviers structurants du groupe.
Mais l’enjeu poursuivi par Libreville est ailleurs.
Pour le pouvoir gabonais, il s’agit moins d’obtenir un droit de veto que d’installer durablement le pays au centre des discussions sur la transformation locale des minerais, les investissements industriels et l’avenir des infrastructures stratégiques liées au manganèse.
Au premier rang figure le Transgabonais, artère logistique vitale pour l’évacuation du minerai depuis Moanda jusqu’au port d’Owendo. Le gouvernement pousse également un agenda industriel beaucoup plus offensif, avec la volonté affichée d’interdire l’exportation de minerai brut à l’horizon 2029 afin d’accélérer la transformation locale. Une orientation qui pourrait obliger Eramet à revoir une partie de sa chaîne de valeur régionale.
Derrière le symbole, l’épreuve industrielle
En plaçant une proche collaboratrice du chef de l’État au conseil d’administration d’Eramet, Libreville cherche autant à afficher sa souveraineté économique qu’à redéfinir le rapport historique entre le Gabon et le groupe minier français.
Reste désormais la question centrale : cette montée en puissance politique se traduira-t-elle par des engagements industriels tangibles ?
Car entre la conquête d’un siège au conseil et la capacité réelle d’infléchir les choix d’un groupe coté opérant sur plusieurs continents, l’écart demeure considérable. Pour le Gabon, le véritable test commencera lorsque viendront les arbitrages sur les investissements, la transformation locale du manganèse et le partage de la valeur ajoutée minière.
C’est là, bien davantage que dans les symboles de gouvernance, que se jouera la nouvelle relation entre Libreville et Eramet.







