Ce n’est pas depuis Libreville, dans le confort d’un bureau climatisé, que Michel Ongoundou Loundah a pris la plume. C’est depuis Okondja, sa ville natale, où il venait d’accompagner un jeune oncle à sa dernière demeure. « C’est le énième décès qui frappe les miens en l’espace de quelques semaines », écrit-il. « Une litanie de deuils cruellement ininterrompue. Dans ma famille comme, malheureusement, dans tant d’autres foyers à travers le Gabon. »
Ce deuil personnel devient, sous sa plume, le point de départ d’une interpellation nationale. Celle d’un homme qui refuse de se taire face à ce qu’il qualifie de « tragédie nationale que le pouvoir ne peut plus esquiver ni banaliser ».
Des chiffres qui interrogent
Pour étayer son propos, l’ancien sénateur convoque les statistiques de mortalité nationale sur cinq ans :
– 2020 : 15 865 décès
– 2021 : 16 166 décès
– 2022 : 15 846 décès
– 2023 : 15 577 décès
– 2024 : environ 16 000 décès
– 2025 : environ 18 197 décès, soit approximativement 60 morts par jour
Le constat qu’il en tire est sans détour : « Le Gabon enregistre aujourd’hui plus de morts après le coup d’État qu’en pleine pandémie mondiale. Oui, vous avez bien lu. On meurt davantage chez nous hors crise sanitaire qu’au temps du coronavirus. »
En 2020 et 2021, alors que la planète entière faisait face à un virus inconnu et que les hôpitaux débordaient sur tous les continents, la mortalité gabonaise se stabilisait entre 15 800 et 16 100 décès annuels. En 2025, sans pandémie déclarée, ce chiffre atteindrait près de 18 200. Michel Ongoundou Loundah pose alors la question centrale : « Comment un pays sorti de la crise sanitaire peut-il voir son taux de mortalité exploser à ce point ? Quel sera l’alibi cette fois-ci, puisque le virus a disparu ? »
La CNAMGS, « dernier rempart » en péril
Derrière ces statistiques, l’ancien sénateur pointe l’effondrement progressif de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie et de Garantie Sociale. « Pendant des années, la CNAMGS a été, malgré ses ratés, une bouée de sauvetage vitale », reconnaît-il. « Elle permettait d’amortir le choc d’une consultation, d’une chimiothérapie, d’une hospitalisation. C’était le dernier rempart contre la misère absolue que provoque la maladie. »
Aujourd’hui, selon lui, cette institution « se meurt en silence, asphyxiée par les crises de financement ». Prises en charge refusées, retards de paiement, accès restreint aux soins : « Se soigner au Gabon est devenu un parcours du combattant. » Il va plus loin : « Dans le Gabon de l’UDB-PDG-CTRI, la maladie n’est plus seulement une épreuve médicale. C’est une sentence sociale. Une condamnation à mort silencieuse pour quiconque n’a pas de quoi payer. »
Des hôpitaux à bout de souffle
Le tableau que dresse Ongoundou Loundah des structures hospitalières gabonaises est celui d’un système au bord de la rupture. « Les hôpitaux sont devenus des lieux où l’on arrive avec l’espoir de guérir et où l’on comprend, très vite, qu’il faudra d’abord survivre au système lui-même », écrit-il. Urgences dépourvues du strict minimum, plateaux techniques en panne, pénuries chroniques : « Ce sont les familles qui doivent courir les pharmacies de garde pour acheter le moindre morceau de coton, la moindre seringue que l’établissement est incapable de fournir. »
Il tient cependant à dissocier la responsabilité du personnel soignant de celle des dirigeants : « La responsabilité morale de ce désastre ne repose pas sur le personnel médical. Nos médecins, nos infirmiers, nos aides-soignants se battent chaque jour, souvent de manière admirable, dans des conditions de dénuement inacceptables. Ils ne sont pas les architectes de ce naufrage. Ils en sont les premières victimes. »
Les caravanes médicales ne font pas une politique de santé
Michel Ongoundou Loundah s’en prend également à ce qu’il considère comme une réponse insuffisante du gouvernement : les caravanes médico-politiques. « Cela soulage ponctuellement, mais de manière très marginale, des populations privées de tout », concède-t-il. Mais il refuse d’y voir une politique publique digne de ce nom : « Une caravane médicale ne saurait tenir lieu de politique de santé publique. On ne bâtit pas le système de santé d’une nation sur de l’événementiel. »
Pour lui, le diagnostic est clair : « Le Gabon n’a pas besoin d’une médecine de passage qui plie bagage une fois les projecteurs éteints. Notre pays réclame une politique de santé pérenne, financée, structurée et respectée. »
Une commission d’enquête parlementaire réclamée
Face à l’accumulation de ces signaux d’alerte, l’ancien sénateur formule une demande concrète : la mise en place urgente d’une commission d’enquête parlementaire indépendante sur l’état réel du système de santé gabonais. Cette commission devrait, selon lui, établir « sans complaisance ni tabou, la vérité sur l’évolution de la mortalité, l’état de nos infrastructures, la situation financière de la CNAMGS, les conditions de travail des soignants et l’usage réel des ressources publiques consacrées à la santé ».
« Un pays qui enregistre davantage de décès hors pandémie qu’au cœur d’une crise sanitaire mondiale ne peut plus se satisfaire du silence administratif ou d’opérations de communication bricolées », tranche-t-il.
« À quoi aura servi la promesse de Restauration ? »
Michel Ongoundou Loundah conclut son texte sur une note à la fois personnelle et politique. Depuis Okondja, il dit entendre « les voix graves et déchirantes des femmes entonnant odjandja’ngori, ce chant funéraire emblématique des Ambaama ». Et d’interroger : « À quoi aura servi la promesse de Restauration des institutions si elle ne parvient pas, d’abord, à restaurer le droit fondamental de chaque Gabonais à la vie ? Tant que la vérité sera étouffée, les chants funéraires d’Okondja et d’ailleurs continueront de résonner comme le terrible écho d’une faillite gouvernementale. »







