Le 17 août, alors que Libreville célébrait le 66e anniversaire de l’indépendance, Ali Bongo Ondimba a choisi de s’adresser aux Gabonais. Pas d’apparition publique, pas de discours depuis Libreville : l’ancien chef de l’État a livré un long message écrit, intitulé « Message de vœux au peuple gabonais », diffusé sur Facebook par Ali Akbar Onanga Y’Obegue, l’un de ses rares derniers fidèles. Une prise de parole rare depuis sa chute, en août 2023, mais dont le contenu dépasse largement les traditionnels vœux de circonstance. Derrière les appels à l’unité et les formules consacrées se dessine en réalité la nouvelle place que l’ancien président entend occuper dans la vie politique gabonaise.
Ali Bongo commence par reconnaître cette nouvelle réalité. « Cette année, je m’adresse à vous d’une place différente de celle depuis laquelle je l’ai fait pendant de nombreuses années », écrit-il, avant d’ajouter aussitôt que « les fonctions passent ; l’attachement à son pays demeure ». Une manière d’assumer la rupture entre celui qu’il était lorsqu’il s’adressait aux Gabonais depuis la présidence de la République et celui qu’il est désormais, trois ans après avoir été renversé. Mais cette nouvelle position n’est pas celle d’un homme qui aurait définitivement tourné le dos à la politique. Au contraire, son message montre qu’il entend encore parler, transmettre, conseiller et, surtout, peser sur l’avenir de sa famille politique.
C’est d’ailleurs lorsqu’il évoque son silence que le texte devient le plus politique. L’ancien président ne prétend pas être indifférent à ce qui se dit sur lui. Il affirme au contraire : « J’entends tout, je vois tout. Je n’ignore ni les silences, ni les omissions, ni ce qui se dit ou s’écrit à mon endroit. » Mais ce qu’il voit et ce qu’il entend, il assure avoir décidé de ne pas y répondre. « J’ai fait un choix, en conscience et dans l’intérêt supérieur du Gabon », explique-t-il, celui de « ne pas nourrir ces querelles byzantines, ne pas leur donner du grain à moudre, ne pas prêter le flanc au désordre ni à la dispute inutile ». Une formule qui donne son véritable relief au message : Ali Bongo veut faire savoir qu’il observe la polémique, mais qu’il refuse de se laisser entraîner sur le terrain de la confrontation.
Le contexte de ces mots n’est évidemment pas neutre. À l’approche des festivités de l’indépendance, la polémique sur une prétendue absence de son portrait dans certaines présentations consacrées aux anciens dirigeants du Gabon aux principales artères de Libreville avait suscité des réactions sur les réseaux sociaux. Pour ses soutiens, cette omission constituait un nouvel épisode d’une volonté d’effacer la trace de l’ancien président dans le récit national. Le portrait semble depuis avoir retrouvé sa place. Ali Bongo, lui, ne cite ni cet épisode ni ceux qui pourraient en être responsables. Il ne prononce pas non plus le mot « effacement ». Mais lorsqu’il évoque les « silences », les « omissions » et « ce qui se dit ou s’écrit » à son endroit, puis revendique le droit de reconnaître ce qui a été accompli durant sa présidence, il apporte une réponse suffisamment claire pour que chacun puisse faire le rapprochement.
Le « droit de mémoire »
Car si Ali Bongo refuse d’alimenter la polémique, il ne renonce pas pour autant à défendre son héritage. C’est même l’un des passages les plus significatifs de son message. L’ancien président dit recevoir « les messages qui me parviennent, les témoignages, les paroles d’affection, mais également les attentes qui s’expriment ». Il affirme connaître « les interrogations, les difficultés et parfois les inquiétudes qui traversent aujourd’hui de nombreuses familles gabonaises » et invite ses compatriotes à « garder confiance en notre pays » et à « garder espoir ». Mais lorsqu’il évoque son propre bilan, le ton change légèrement. « Vous n’avez pas à en avoir honte », écrit-il, avant de poser ce qu’il considère comme un principe : « reconnaître ce qui a été accompli n’est ni une nostalgie ni une posture, c’est un droit de mémoire ».
Cette notion de « droit de mémoire » prend une résonance particulière dans le contexte actuel. Depuis le changement de régime de 2023, plusieurs symboles associés à l’ère Ali Bongo ont été retirés ou rebaptisés. En 2025, l’aéroport de Port-Gentil, qui portait son nom, a notamment été débaptisé. La polémique récente autour de son portrait est venue raviver les interrogations sur la place à accorder à l’ancien président dans le récit national. Ali Bongo ne demande pas explicitement le retour de son nom dans l’espace public et ne réclame pas davantage la restauration d’un quelconque culte de la personnalité. Il affirme simplement que « reconnaître ce qui a été accompli » ne relève ni de la nostalgie ni de la posture. Autrement dit, son retrait du pouvoir ne devrait pas, selon lui, conduire à l’effacement de ce qu’il considère comme les réalisations de ses années à la tête du pays.
Sur les circonstances de sa chute, en revanche, Ali Bongo reste fidèle à la ligne qu’il s’est fixée depuis plusieurs mois. Il ne revient pas sur le 30 août 2023, ne désigne pas les militaires qui l’ont renversé et ne s’en prend pas directement aux autorités actuelles. « J’ai pris acte, une fois pour toutes, de ce qui s’est passé », écrit-il simplement. La formule est sèche, presque définitive. Elle est immédiatement suivie d’une profession de foi : « Mon seul souhait, ma seule prière, est que notre pays avance, Inch’Allah. » Puis l’ancien président ajoute : « Je place désormais l’avenir du Gabon entre les mains de Dieu tout-puissant. » Là encore, il ne cherche pas à rouvrir le dossier de sa chute. Il semble plutôt vouloir tourner la page personnelle tout en conservant le droit de parler de l’avenir collectif.
« Je ne solliciterai plus de mandat électif »
C’est précisément sur cet avenir que son message devient le plus explicitement politique. Ali Bongo confirme qu’il ne cherchera pas à reconquérir le pouvoir par les urnes. « Pour ma part, j’ai fait le choix de continuer à servir autrement. Je ne solliciterai plus de mandat électif », affirme-t-il. Cette déclaration n’est pas entièrement nouvelle : en septembre 2024, l’ancien président avait déjà annoncé son retrait de la vie politique et son renoncement à toute ambition nationale. Mais le message du 17 août vient préciser ce que cette décision signifie. « Renoncer à exercer le pouvoir ne signifie ni renoncer à ses convictions, ni cesser de transmettre l’expérience acquise, ni devenir indifférent au destin de son pays », écrit-il.
Tout l’enjeu se trouve dans cette nuance. Ali Bongo renonce au mandat, mais pas à la parole politique. Il ne dit pas qu’il se retire définitivement de la vie publique ; il dit vouloir « continuer à servir autrement ». Et cet « autrement » trouve rapidement une traduction concrète : le Parti démocratique gabonais. Au bas de son message, l’ancien président signe en effet « Président du Parti Démocratique Gabonais », réaffirmant ainsi une revendication qui demeure au cœur du bras de fer interne à l’ancien parti au pouvoir.
La question est d’autant plus sensible que le PDG connaît depuis plusieurs mois une lutte de légitimité autour de sa direction. Ali Bongo continue de se présenter comme son président, tandis que la direction conduite par Blaise Louembé et Angélique Ngoma exerce ses responsabilités. Dans son message du 17 août, l’ancien chef de l’État ne s’attarde pas sur cette bataille. Il préfère parler de la reconstruction du parti et de ce qu’il considère comme sa nouvelle mission. Il entend « consacrer [son] énergie à accompagner sa reconstruction, à transmettre, à conseiller et, surtout, à préparer une nouvelle génération de femmes et d’hommes capables de servir le Gabon avec compétence, responsabilité et fidélité à l’intérêt général ».
Le propos est révélateur d’une évolution de son discours. Ali Bongo ne parle plus de reconquérir le palais présidentiel. Il parle de préparer ceux qui pourraient, demain, représenter le PDG. Il rappelle que la formation « appartient elle aussi à l’histoire de notre pays », qu’elle est « née sept ans après notre indépendance » et qu’elle « s’est confondue, depuis, avec l’histoire même de sa construction ». Mais cette histoire, à ses yeux, ne dispense pas le parti de changer. Elle lui impose même « un devoir nouveau » : « se renouveler profondément, écouter les Gabonais, apprendre de son propre parcours et contribuer, dans le respect des institutions et des choix du peuple, à l’existence d’une opposition responsable et d’une alternative crédible pour notre pays ».
Une nouvelle génération
Le mot « alternative » n’est pas anodin dans la bouche d’un ancien président qui a longtemps incarné le pouvoir. Ali Bongo semble désormais envisager le PDG non plus comme une machine politique destinée à reconquérir immédiatement les institutions, mais comme une formation qui doit se reconstruire dans l’opposition et préparer une nouvelle génération. C’est aussi le sens de son adresse aux jeunes Gabonais : « N’ayez jamais peur de l’avenir. Prenez votre place. Formez-vous, engagez-vous, débattez, proposez, construisez. » Il leur demande de ne pas attendre que l’avenir leur soit donné : « Le Gabon de demain sera d’abord celui que vous aurez le courage d’imaginer et la volonté de bâtir. »
Cette volonté de transmettre revient à plusieurs reprises dans le texte. L’ancien président ne cherche plus à se présenter comme l’homme du prochain scrutin. Il insiste plutôt sur l’expérience acquise, sur la nécessité de préparer une relève et sur la possibilité de « servir autrement ». Ce déplacement n’est pas sans importance pour comprendre son message. Trois ans après son départ du pouvoir, Ali Bongo semble chercher une nouvelle forme d’existence politique : moins institutionnelle, moins exposée, mais toujours présente.
La fin du texte revient cependant à une dimension plus consensuelle, celle de la nation et de l’indépendance. Ali Bongo appelle les Gabonais à dépasser « nos différences, nos parcours et nos opinions » pour se souvenir « de ce qui nous rassemble ». Il invoque La Concorde et demande de « rester unis dans la concorde et la fraternité, dignes du Gabon de nos ancêtres ». Il rappelle que « le Gabon a traversé des épreuves » et qu’il « s’est toujours relevé par l’union de ses filles et de ses fils, jamais par leur division ». Le propos est celui d’un ancien chef de l’État qui, après avoir connu le pouvoir et sa chute, choisit pour une fois de ne pas revenir sur la confrontation.
Il préfère laisser une dernière formule, celle qui donne son sens au titre de son message : « Le Gabon nous dépasse tous. Il était là avant nous et il demeurera après nous. » Et d’en tirer une responsabilité collective : « Notre responsabilité est de le transmettre plus fort, plus juste et plus uni à ceux qui viendront après nous. » Puis viennent les vœux : « Bonne fête de l’Indépendance à toutes les Gabonaises et à tous les Gabonais, où qu’ils se trouvent », avant la conclusion : « Vive le Gabon. Vive notre peuple. Et que vive, toujours, le Gabon immortel. »
À travers ce message, Ali Bongo ne demande donc ni retour au pouvoir ni revanche. Il confirme même qu’il « ne sollicitera plus de mandat électif ». Mais il ne donne pas davantage le sentiment de vouloir disparaître. Il revendique la présidence du PDG, entend « accompagner sa reconstruction », « transmettre » et « conseiller ». Surtout, il prévient qu’il voit les « silences », qu’il n’ignore pas les « omissions » et qu’il sait « ce qui se dit ou s’écrit » à son endroit.
C’est peut-être là toute l’originalité de ce message du 17 août. Ali Bongo choisit de ne pas répondre à ceux qui parlent de lui, mais il leur fait savoir qu’il les entend. Il refuse de « nourrir ces querelles byzantines », tout en revendiquant son « droit de mémoire ». Il accepte de ne plus exercer le pouvoir, mais pas de renoncer à transmettre. Un ancien président qui se retire des urnes, donc, mais pas tout à fait de la politique.







