Le 16 août, sous le ciel bas et gris qui écrase Libreville en cette saison, le président Brice Oligui Nguema a inauguré le nouvel Hôtel des Affaires étrangères sous le nom de « Maison Jean Ping ». Le bâtiment du boulevard de l’Indépendance, construit en 1976 pour le sommet de l’OUA, avait été évacué en juin 2018 après une fuite de gaz. Depuis, la diplomatie gabonaise campait dans des locaux loués à Batterie IV, avec des cartons dans les couloirs et des climatiseurs qui rendaient l’âme. Le chef de l’État a parlé d’un hommage à l’un des plus grands diplomates du pays et de la nécessité de réparer l’injustice électorale de 2016.
Le curriculum justifiait la plaque. Né le 24 novembre 1942 à Omboué, sur la lagune Fernan Vaz, d’un père commerçant venu de Wenzhou et d’une mère gabonaise, docteur en économie de la Sorbonne en 1975, Jean Ping entre à l’UNESCO en 1972 et représente le Gabon auprès de l’organisation de 1978 à 1984. Suivent les ministères sous Omar Bongo : l’Information, les Mines, l’Énergie, l’Environnement, puis les Affaires étrangères de 1999 à 2008. Neuf ans dans le bâtiment qui porte aujourd’hui son nom, au troisième étage, à l’angle qui donne sur la mer. En 2004, il préside la 59e session de l’Assemblée générale des Nations unies. En 2008, il prend la Commission de l’Union africaine.
Ces quatre années à Addis-Abeba lui laisseront un goût amer. En 2011, l’UA élabore une feuille de route sur la Libye et réclame une solution africaine. L’OTAN intervient sans l’attendre, Kadhafi meurt à Syrte. Ping publiera en 2014 Éclipse sur l’Afrique : fallait-il tuer Kadhafi ?, où il dénonce une médiation africaine sciemment écartée. En juillet 2012, les chefs d’État lui préfèrent la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. Il rentre à Libreville avec ses cartons et sa rancœur.
Rien de tout cela ne l’obligeait à se présenter contre Ali Bongo Ondimba en 2016. Il avait 73 ans, une carrière derrière lui, une maison au bord de l’eau et rien à prouver. Les résultats officiels le donnent perdant de peu, 48,2 % contre 49,8 %, avec un score du Haut-Ogooué qui deviendra le cœur du contentieux. Les observateurs de l’Union européenne relèvent des anomalies mettant en cause l’intégrité du scrutin. Ping revendique la victoire.
Le 31 août 2016, la Garde républicaine donne l’assaut à son quartier général. Le gouvernement invoquera la traque d’hommes armés soupçonnés d’avoir incendié l’Assemblée nationale. Des jeunes gens sont tués dans la cour, la plupart n’avaient pas trente ans et étaient venus veiller sur leurs bulletins. Aucun bilan officiel n’a jamais été publié, aucune enquête n’a abouti. Dix ans plus tard, il y a encore à Nkembo et à Rio des mères qui n’ont ni corps, ni tombe, ni certificat de décès.
Ce qui vient ensuite tient de l’étouffement lent. Interdit de sortie du territoire, Ping se voit retirer son passeport et reste bloqué au Gabon près de cinq ans. Pour un homme qui avait passé quarante ans dans les avions, entre Paris, New York et Addis-Abeba, la sanction est mieux calibrée qu’une cellule : on ne l’a pas emprisonné, on l’a rendu injoignable. Ses journées se réduisent à un salon, un jardin, et des visiteurs de moins en moins nombreux. Ceux qui l’ont vu dans ces années-là racontent le même homme, costume repassé, courtoisie intacte, jamais un mot sur son sort personnel.
L’argent suit, par un chemin qui vaut d’être rappelé. Début 2015, c’est son domicile à lui qui est vandalisé par des jeunes gens affirmant avoir été payés pour cela. Ping désigne le commanditaire présumé sur Facebook, Hervé Patrick Opiangah, alors conseiller d’Ali Bongo. Celui-ci porte plainte, et c’est la victime du saccage qui est condamnée pour diffamation : 650 millions de francs CFA, plus 500 millions d’arriérés d’impôts. Le 13 octobre 2017, un huissier vient exécuter le jugement escorté d’une cinquantaine d’hommes armés et cagoulés. Payer ou laisser saisir la maison. Ping les met au défi de l’arrêter.
Puis les siens s’en vont, et cela commence tôt. Dès octobre 2016, son propre directeur de campagne, René Ndemezo’o Obiang, s’écarte de la coalition pour le dialogue avec Ali Bongo ; il fondra son parti dans le PDG en avril 2021. Jean Eyeghé Ndong, ancien Premier ministre et autre pilier de 2016, suit en mars 2022 comme haut-commissaire de la République. « Je n’ai pas trahi quelqu’un », se défendra-t-il. D’autres partiront sans se donner cette peine. En 2022, plus grand monde ne mise sur Jean Ping.
Il n’a pourtant jamais retiré un mot. Ni sur le scrutin, ni sur les morts du 31 août. Il est resté à constant quand d’autres, à sa place, auraient accepté une nomination. Et en septembre 2016, alors que le pays pouvait basculer, c’est lui qui a appelé ses partisans au calme : son combat s’est mené par les recours, les tribunes et les saisines internationales, jamais par la rue armée.
Le coup d’État du 30 août 2023 ne lui doit rien. Il lui rend tout. Le 21 septembre, trois semaines après avoir renversé Ali Bongo, Brice Oligui Nguema le reçoit au palais du bord de mer. Les images de la poignée de main ont tourné dans tout le pays : le militaire de 48 ans et le vieux monsieur au dos droit. Ping salue la transition et se dit disponible.
Trois ansTrois ans plus tard, son nom est sur la façade du bâtiment où il fut ministre pendant neuf ans. Il a 83 ans. De tous ceux qui étaient à ses côtés en août 2016, il est à peu près le seul à être resté à la même place. plus tard, son nom est sur la façade. Il a 83 ans.







