Ce matin-là, sous le ciel bas et doux de la saison sèche, les cuivres de la fanfare ont résonné sur l’esplanade où, jadis, on ne s’arrêtait guère qu’au passage. Quand les premières notes de « La Concorde » se sont élevées, drapeau hissé, gardes au garde-à-vous, quelque chose de particulier flottait dans l’air : pour la première fois, l’hymne était joué sur la place qui porte désormais le nom de celui qui l’a écrit. « Uni dans la Concorde et la fraternité » , dit le refrain que tout Gabonais fredonne depuis l’école primaire sans toujours savoir qui, un jour de 1960, avait choisi ces mots. Ce 17 août, ce nom a enfin eu un visage, une pierre, une adresse.
Il aura fallu 44 ans pour que le Gabon rende ce visage visible. Georges Damas Aleka, né à Libreville en 1902 et mort en 1982, avait écrit et composé l’hymne au moment même où le pays accédait à l’indépendance. Le président de la République lui a rendu, ce jour-là, un hommage à la mesure de son œuvre : un lieu rebaptisée en son nom, un musée, des espaces d’exposition dédiés aux provinces du pays, et une décoration posthume.
Un homme qu’on connaît par cœur sans le connaître
Il y a quelque chose d’étrange à célébrer un poète dont on chante les vers depuis l’enfance sans avoir jamais vu son portrait sur une place publique. C’est cette anomalie que la cérémonie est venue corriger. Le site, ancienne place de l’Indépendance, a été entièrement reconfiguré autour d’un bâtiment central de douze niveaux, dont sept d’usage et cinq techniques, abritant un musée et des bureaux, prolongé par une esplanade piétonne et neuf espaces d’exposition consacrés aux spécificités ethniques, culturelles et artisanales des provinces gabonaises. La cérémonie a suivi le protocole des grandes occasions : honneurs militaires, levée des couleurs, dévoilement de la plaque, exécution de l’hymne, puis dépôt de gerbe et visite guidée, comme pour prendre le temps, enfin, de regarder en face l’homme derrière les mots.
Car Georges Damas Aleka n’était pas qu’un musicien du dimanche. Homme de plume et de politique, il a occupé, selon le communiqué de la présidence, « de hautes fonctions politiques, administratives, diplomatiques et législatives » , et présidé l’Assemblée nationale gabonaise de 1964 à 1975, soit une part significative des premières années de la jeune République. Il a été élevé à titre posthume au rang de Compagnon de l’Ordre de la Libération, au grade de Commandeur, une distinction rarement accordée qui le place parmi les pères fondateurs formellement reconnus du pays.
Dans l’assistance, aux côtés de plusieurs chefs d’État africains et délégations officielles, se tenait la famille du défunt, pour qui l’émotion a dépassé, ce jour-là, le cadre privé. « Les mots seuls ne suffiront pas pour vous exprimer notre profonde gratitude » , a confié un de ses proches, la voix chargée de quarante ans d’attente autant que de fierté, saluant un geste dont il a jugé qu’il touchait la nation tout entière plus que le seul cercle familial.
Une pièce de plus dans le récit national
L’inauguration ne doit rien au hasard du calendrier. Elle intervient le jour même où Oligui Nguema, dans son allocution à la Nation, plaçait ce 66ᵉ anniversaire sous le signe du « temps des preuves » , une formule par laquelle le chef de l’État entend mettre en avant des réalisations tangibles plutôt que des annonces : palais des congrès, hôtel des Affaires étrangères, cité administrative, centres de santé, et désormais cette esplanade patrimoniale, citée par le président lui-même parmi les chantiers livrés.
En sortant de l’ombre une figure de l’indépendance jusqu’ici peu présente dans l’iconographie officielle, l’exécutif comble une lacune souvent relevée : celle d’une mémoire nationale longtemps concentrée sur quelques noms, alors que l’histoire du pays s’est écrite avec bien d’autres bâtisseurs, ceux qui ont posé les mots, les lois et les institutions autant que ceux qui ont posé les premières pierres. Le musée et les neuf espaces d’exposition consacrés aux provinces s’inscrivent dans cette même logique : donner à voir, au cœur de Libreville, la diversité culturelle et artisanale d’un pays qui compte neuf provinces, comme un miroir tendu à chaque lieu gabonais s’y reconnaît.
Dans les jours qui viennent, la place accueillera ses premiers visiteurs curieux, venus flâner dans le musée et les salles consacrées aux provinces, bien après que les officiels et les corps constitués auront quitté l’esplanade. Mais ce 17 août restera surtout, pour beaucoup à Libreville, comme le jour où l’on a enfin pu poser un nom, une histoire et un visage sur les premières notes que chaque Gabonais apprend à chanter avant même de savoir en écrire les mots.







