Des caisses vides, des salaires en souffrance
Des retards de paiement de salaires ont été constatés dans plusieurs collectivités locales gabonaises. L’information, confirmée par plusieurs sources impliquées dans la gestion de ces structures, n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Elle circule pourtant dans les couloirs des administrations territoriales, alimentant inquiétudes et tensions sociales.
« Sans budget, aucun conseil départemental ne peut réellement démarrer ses activités », confie un responsable local, sous couvert d’anonymat. La formule, lapidaire, résume à elle seule l’impasse dans laquelle se trouvent de nombreuses collectivités : en l’absence de budgets validés et notifiés, les dépenses courantes — et en premier lieu les rémunérations — ne peuvent être honorées.
Les ressources propres des conseils départementaux demeurent structurellement insuffisantes. Les recettes fiscales locales restent faibles, le recouvrement des créances dues par les entreprises opérant sur leurs territoires aléatoire. Certaines collectivités auraient même engagé des démarches directes auprès de sociétés privées pour obtenir des règlements susceptibles de soulager temporairement leurs finances.
« Tous les conseils départementaux traversent pratiquement les mêmes réalités », affirme une source proche du dossier, insistant sur le caractère systémique — et non ponctuel — du problème.
Une décentralisation sous tutelle, malgré les promesses
Cette situation met en lumière une contradiction au cœur du modèle gabonais. Le 23 octobre 2025, le Conseil des ministres a adopté un décret portant transfert des compétences et des moyens de l’État vers les 135 collectivités locales, assorti d’un Fonds de péréquation alimenté à hauteur de 10 % des ressources propres du budget de l’État. Le texte est ambitieux. Mais il bute sur une réalité immédiate : sa première phase ne concerne que les collectivités des neuf chefs-lieux de province et celles dont les ressources propres dépassent un milliard de francs CFA. Les conseils départementaux en difficulté — précisément ceux qui n’atteignent pas ce seuil — en sont exclus, sans calendrier précis pour la suite.
Sur le terrain, les subventions de l’État central arrivent avec retard, sont parfois incomplètes, et leur prévisibilité reste insuffisante pour permettre une gestion saine. Plusieurs responsables locaux interrogés évoquent des difficultés récurrentes liées à la mise en place des budgets. Depuis une trentaine d’années, la décentralisation est un serpent de mer de la vie publique gabonaise — et les textes les plus récents ne semblent pas encore avoir changé le quotidien des collectivités les plus fragiles.
Ces difficultés se trouvent aggravées par un contexte institutionnel encore instable, plusieurs exécutifs locaux tentant de stabiliser leur fonctionnement après la période des délégations spéciales post-coup d’État. « Il y a urgence à clarifier plusieurs mécanismes de fonctionnement », résume sobrement une source proche d’une collectivité locale.
Le désenclavement en suspens
Les tensions budgétaires ont des conséquences directes sur le terrain. Dans le département du Woleu, des inquiétudes ont émergé autour du ralentissement de travaux de réhabilitation routière destinés à désenclaver des localités du canton Nyé. Des pistes devenues impraticables, des villages coupés du reste du pays une partie de l’année : le désenclavement des zones rurales, promesse récurrente des autorités, se heurte à la réalité des caisses vides.
Un débat qui ne peut plus être esquivé
Ces dysfonctionnements cumulés posent une question que les autorités gabonaises ne peuvent indéfiniment différer : quelle autonomie financière réelle pour les collectivités territoriales ? Les décrets existent désormais. Mais entre un texte adopté en Conseil des ministres et une trésorerie locale capable d’honorer les salaires du mois, la distance reste immense.
Sans mécanismes de financement opérationnels pour toutes les collectivités — et pas seulement les plus riches —, la décentralisation restera ce qu’elle est aujourd’hui dans une grande partie du pays : un principe inscrit dans les textes, mais peu opérant dans les faits. Dans les départements, beaucoup redoutent désormais que les retards budgétaires ne finissent par éroder davantage la confiance des populations envers des institutions locales déjà fragilisées — et que l’attente sociale, elle, continue de croître, réforme après réforme.







