Il existe en Afrique une alchimie institutionnelle fascinante. Là où, ailleurs, un coup d’État demeure un crime constitutionnel, il se mue chez nous en « coup de libération » ou en « transition salvatrice », avant de se transformer, par un tour de passe-passe électoral, en victoire écrasante. Tout dépend du « communiqué numéro » quelque chose, du ton des chancelleries et, surtout, de la célérité avec laquelle les censeurs de la veille découvrent que l’essentiel est de « préserver la paix ». À ce rythme, le continent est devenu le terrain de jeu de dangereux apprentis-sorciers déguisés en « sauveurs » ou en « libérateurs ». Pourtant, qu’il soit en kaki ou en costume-cravate, un putschiste reste un putschiste.
Le « blanchiment » de l’illégitimité
La scène du 14 février dernier, lors du 39ᵉ sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, fut édifiante. Bien plus qu’une réunion, ce fut une séance publique de rappel à l’ordre, assénée avec cette politesse tranchante qui blesse sans crier. João Lourenço, président angolais et sortant de l’UA, a rappelé une vérité devenue inconvenante : on ne revient pas à l’ordre constitutionnel « du seul fait que les auteurs du coup d’État organisent des élections et s’y fassent élire ». Il a dénoncé, à juste titre, une « forme de blanchiment d’un acte entaché d’illégitimité ».
Le théâtre devient comique quand l’audace de rappeler la norme choque plus que la violation de la loi. Pourtant, la Charte africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance, dans son article 25, alinéa 4 est explicite : « Les auteurs de changement anticonstitutionnel de gouvernement ne doivent ni participer aux élections organisées pour la restitution de l’ordre démocratique, ni occuper des postes de responsabilité dans les institutions politiques de leur Etat ».
Le texte est limpide et il s’adresse aussi bien aux putschistes qui conservent l’uniforme qu’à ceux qui troquent opportunément le kaki contre le costume/cravate. Quiconque renverse un gouvernement, pour quelle que raison que ce soit, ne peut prétendre concourir à la restauration de l’ordre démocratique.
Ce n’est pas un slogan, c’est une norme de droit.
Or, la magie contemporaine sur le continent consiste, malheureusement, à transformer l’illégalité initiale en récit national, puis en urnes, et enfin en photo officielle. L’Afrique semble avoir inventé une machine à laver institutionnelle : un putsch, une transition, une constitution taillée sur mesure, un scrutin essoré avec un score à la soviétique, et vous obtenez un putschiste « démocratiquement élu ».
Du coup d’Etat militaire au « putsch électoral »
Au Gabon, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, auteur du putsch du 30 août 2023, a vu sa “victoire” confirmée à 94,85% des suffrages. Voilà donc un pays où l’on peut, en moins de deux ans, passer d’un coup d’Etat militaire à un sacre électoral quasi total, pendant que l’on explique au citoyen que tout cela est une « restauration des institutions ». 94,85% ! Il faut savourer la précision de ce chiffre : ce n’est pas un résultat de compétition, c’est une liturgie politique. Un score conçu pour saturer l’espace, aspirer l’air et réduire l’opposition à l’état d’anecdote. Quand le principal rival ne franchit pas les 3 %, on ne parle plus d’élection, mais d’une pathétique cérémonie de confirmation.
D’ailleurs, le calendrier de ce sacre ne manque pas d’ironie. Le 25 février 2025, alors que le ministère de l’Intérieur convoquait le collège médical pour évaluer l’aptitude physique et mentale des candidats à la présidentielle du 12 avril 2025, un groupe de citoyens gabonais déposait au siège de l’UA une « requête en invalidation de la candidature du chef de la junte militaire au pouvoir au Gabon, général Brice Clotaire Oligui Nguema… ». Un télescopage de symboles qui soulignait, là, le fossé entre la frange éclairée de la population et le régime putschiste du CTRI.
En Afrique de l’Ouest, la Guinée offre un exemple tout aussi pédagogique. Coup d’État en 2021, transition, et un référendum en 2025 supprimant l’interdiction de se présenter pour les éléments de la junte. Résultat : le général Mamadi Doumbouya remporte la présidentielle avec 86,7% des voix, après l’exclusion de figures majeures, dans un climat de répression, salué comme « paisible ».
Comme on peut le voir, nous assistons à la normalisation du putsch sur le continent, à condition qu’il sache se maquiller. Lourenço a touché juste en parlant de « blanchiment » et d’« illégitimité », prévenant qu’une telle tolérance encourage les coups d’État. Au suivant !










