Cette instabilité n’est pas qu’une simple valse de noms, c’est une pathologie institutionnelle. Le concept de « géocompétence », brandi lors du Conseil du 26 février 2026 pour justifier l’équilibre régional, ressemble de plus en plus à un cache-misère du copinage. En deux mois seulement, le pays a basculé dans une frénésie décrétale. On ne réforme pas une administration par le mouvement perpétuel ; on l’asphyxie.
Le résultat sur le terrain est délétère. Un agent public conscient qu’il peut être remplacé d’un simple claquement de doigts, sans évaluation claire ni critères de performance, ne travaille plus pour l’intérêt général : il travaille pour sa survie, quand il ne travaille pas pour se servir. Cette précarité au sommet de l’État encourage les pratiques opportunistes et oblitère toute mémoire institutionnelle. L’exemple récent d’un ancien conseiller spécial du président de la République, placé sous mandat de dépôt pour corruption passive et concussion, illustre tragiquement cette dérive.
Comment mener des projets structurants quand les concepteurs d’un plan d’action sont balayés avant même d’en voir l’aboutissement ? On condamne ainsi notre administration à l’amnésie, forcée de tout recommencer à chaque nouveau décret.
Le paradoxe le plus frappant se lit sur les CV des anciens cadres de la Présidence de la République ou des ministères. Le sommet de l’État est censé recruter l’élite de l’expertise nationale. Pourtant, une fois les clés du bureau déposées, le retour à la vie civile s’apparente souvent à une traversée du désert. Faute de débouchés réels dans le secteur privé, il n’est pas rare de découvrir qu’un ancien ministre ou un ex-directeur général a été recasé comme conseiller ou président de conseil d’administration.
Dernier exemple en date qui prête à sourire, si la situation n’était pas aussi grave : un ancien ADG du groupe Gabon Télévision, nommé conseiller en communication au ministère de la Communication. Ce recyclage permanent, devenu la norme pour éviter la mort sociale de nos élites, sature l’administration et bloque l’émergence de nouveaux talents. La routine est désormais rodée : sitôt débarqués, certains se livrent à des appels du pied pathétiques à travers des déclarations de presse ou des posts sur les réseaux sociaux, saluant la politique du chef de l’État et fustigeant l’opposition, dans l’unique espoir de rebondir.
Certes, quelques rares exceptions parviennent à transformer leur passage au sommet en actif entrepreneurial. On peut citer Madeleine Edmée Berre, ancienne ministre de la Fonction publique, qui a lancé son cabinet de conseil, ou Ike Ngouoni, l’ancien porte-parole du Palais Rénovation, qui a su rebondir dans les relations publiques. Mais ces trajectoires demeurent des anomalies statistiques.
À titre de comparaison, en France, le passage par les sommets de l’État constitue un sceau d’excellence que les multinationales s’arrachent. Sibeth Ndiaye a rejoint Adecco, Alexis Kohler la Société Générale, et Élisabeth Moreno a été courtisée par Sanofi. Dans ces modèles, l’expérience publique est une plus-value. Chez nous, elle semble devenir un stigmate ou, au mieux, une parenthèse politique sans lendemain technique.
Il est temps de sortir de ce pilotage à vue. L’État ne peut plus se contenter de s’autocontrôler derrière les portes closes du Conseil des ministres. Il faut de véritables contre-pouvoirs : des instances juridiques de concertation, une implication des syndicats dans l’analyse des profils. Sans une méthode claire et une évaluation fondée sur les résultats, le Gabon continuera de célébrer des hommes forts sur des sièges éjectables, tandis que l’administration s’enfonce dans l’impuissance.










