Il y a eu ce moment, sur le boulevard de la Solidarité, où la caméra de la RTI a hésité, puis s’est arrêtée. Devant la tribune officielle avançait une colonne qu’aucune autre délégation n’avait osée : des marcheurs en grande tenue de cérémonie, le visage strié de peintures rituelles, le buste pris dans des parures de coquillages, la lance d’appareil serrée dans le poing. En tête, un homme de la communauté autochtone ouvrait la marche, le visage grave sous sa coiffe traditionnelle. En bas de l’écran, quatre mots suffisaient à situer le cortège : « Détachement Gabon (peuples autochtones). » Dans les gradins, on a arrêté de parler.
La Côte d’Ivoire, ce vendredi 7 août, fêtait ses soixante-six ans. Pour la première fois, la commune de Yopougon, la plus peuplée d’Abidjan, accueillait la cérémonie, sous un soleil que les milliers de spectateurs massés le long de l’avenue supportaient comme on supporte un jour de fête. Alassane Ouattara présidait, la Première dame Dominique Ouattara à ses côtés, vingt-et-un coups de canon en ouverture, les cuivres des musiques militaires en toile de fond. Le thème retenu sur une ligne, « au service de la paix, de l’unité et du développement », et quatre pays amis avaient été priés d’aligner un détachement : le Gabon, la Guinée, le Bénin, l’Inde.
Le Gabon, lui, avait fait un choix. On peut envoyer des blindés ; il a envoyé sa tradition. Devant, une garde au drapeau conduisait le vert-jaune-bleu, encadrée de tireurs au port d’armes sec. Puis venait le cortège des peuples autochtones, celui-là même qui a fait taire les tribunes. Non pas la vitrine des armes, mais un visage du pays, son fond identitaire assumé sur une scène africaine. Derrière, l’escorte en treillis refermait le dispositif. La tradition d’abord, la force ensuite : l’ordre de marche était déjà un discours.
Derrière l’image, une réalité que le pays connaît mal. Les peuples autochtones du Gabon, que l’on désigne encore, souvent maladroitement, sous le terme de « pygmées », rassemblent plusieurs communautés : Babongo, Baka, Bakoya, Barimba, Baghamé, Akoa. Faute de recensement dédié et de reconnaissance officielle, leur nombre demeure une estimation, entre 7 000 et 20 000 âmes selon les sources, soit environ 1 % de la population ; l’association Minapyga, qui défend leur cause, avance pour sa part le chiffre de 16 000. On les rencontres dans les provinces forestières du pays : le Woleu-Ntem autour de Minvoul, l’Ogooué-Ivindo vers Makokou et Mékambo, la Ngounié, la Nyanga du côté de Moabi et de Tchibanga, l’Ogooué-Lolo et le Haut-Ogooué. Les Babongo en forment le groupe le plus nombreux ; les Baka, tout au nord, sont les seuls à parler une langue non bantoue.
À la tête de la troupe, un homme dont le parcours dit presque tout de ce qui se jouait là. Le général de brigade Antoine Balékidra, commandant en chef de la Garde républicaine, a été formé à l’École des forces armées de Bouaké, dans la 29ᵉ promotion. Il n’était pas le seul : plusieurs des officiers gabonais qui foulaient ce vendredi le bitume ivoirien avaient appris le métier sur ce même sol. Ils défilaient, en un sens, chez leur ancienne école. La coopération militaire entre Libreville et Abidjan n’a pas eu besoin de communiqué : elle marchait au pas, sous les yeux des deux présidents.
Car sur la tribune a tenu Brice Clotaire Oligui Nguema, invité d’honneur de la journée, la Première dame Zita Oligui Nguema à ses côtés. Un détail, chez lui, valait déclaration : une écharpe blanche, frappée à chaque extrémité des armoiries du Gabon. On était venu célébrer la Côte d’Ivoire ; on le faisait en portant, jusque sur l’épaule, le sceau de son propre pays.

Le Gabon n’a pas eu le monopole des regards. Le détachement béninois, féminin pour l’essentiel, a imposé sa rigueur ; les forces spéciales guinéennes, invitées d’honneur de l’édition, et la présence indienne rappelaient qu’Abidjan tisse désormais bien au-delà de son voisinage. Mais aucune autre délégation n’avait misé, comme Libreville, sur l’émotion plutôt que sur l’acier.
Il faut pourtant y voir davantage qu’un effet de mise en scène. Répondre présent au 7 août ivoirien, un an après une première apparition à Bouaké en 2025, c’est entretenir un axe que les deux capitales veulent approfondir sur les fronts de la sécurité, de l’économie et de la diplomatie. Sur un continent où les alliances se font et se défient à vue d’œil, envoyez un détachement à la fête d’un voisin n’orne plus seulement le protocole, il le signe.







