Une affaire vieille de dix-huit ans, deux lectures opposées
Le dossier remonte à 2008 : une citoyenne aurait avancé, avec Alain-Claude Bilie-By-Nze, des fonds pour l’organisation de la Fête des cultures, en attendant le versement de subventions publiques. Ces subventions étant arrivées trop tard selon plusieurs sources, le remboursement des avances n’aurait jamais eu lieu. La plaignante a déposé plainte pour abus de confiance et escroquerie début avril 2026 ; Alain-Claude Bilie-By-Nze a été interpellé le 15 avril par la Direction générale des recherches, puis placé sous mandat de dépôt. Le parquet affirme agir dans le strict cadre de la loi, insistant sur le fait que la procédure n’est encore qu’au stade de l’instruction.
Interrogé hier sur ce dossier au Journal Afrique de TV5Monde, Noël Biloghe Bi-Ndong a contesté cette version : « cela fait 77 jours qu’Alain-Claude Bilie-By-Nze est incarcéré, sans procès, sans enquête, sans être entendu sur le fond de l’affaire. Il est détenu dans des conditions de torture. » Il évoque également des restrictions dans l’accès aux avocats et à la famille : « les avocats doivent obtenir une permission pour aller le voir. Ils le voient deux à trois fois par semaine. Sa famille ne le voit qu’une seule fois par semaine. » Sur le fond, il conteste la qualification pénale elle-même : « on va mettre de côté la prescription, parce que c’est une affaire vieille de 18 ans, qui aurait dû être éteinte depuis longtemps. Mais en fait, il n’y a pas d’affaire. C’est une dette de l’État. C’est des personnes qui ont contribué, qui ont donné de l’argent pour réaliser une action qui est incombée à l’État. » Il ajoute : « des personnes en cagoule l’ont arrêté en sortant de chez lui, donc sans lui signifier de quoi il s’agit. »
Ces éléments restent, à ce stade, des affirmations de la défense et du parti d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. La question de la prescription fait elle-même débat entre juristes : ses avocats la situent en 2011, tandis que la cour d’appel de Libreville a rejeté, début juin, la demande de nullité de la procédure fondée notamment sur cet argument.
Séparation des pouvoirs ou dépendance institutionnelle : un débat contradictoire
Sur ce point, les deux camps s’opposent frontalement. Interrogé par France 24, le président Oligui Nguema a défendu l’indépendance de la justice gabonaise et écarté toute intervention de l’exécutif : « je n’ai rien à voir, c’est une affaire privée. Elle ne me concerne pas », a-t-il déclaré, ajoutant que les observateurs étrangers appliquaient, selon lui, un double standard à l’Afrique sur la question de la séparation des pouvoirs.
Noël Biloghe Bi-Ndong conteste cette lecture en s’appuyant sur l’architecture institutionnelle du pays : « Alain-Claude Bilie-By-Nze a été kidnappé par un service, la DGR, qui répond directement du président de la République. Alain-Claude Bilie-By-Nze est poursuivi par les procureurs de la République qui sont sous l’autorité du ministre de la Justice, donc de l’exécutif. Alain-Claude Bilie-By-Nze est aujourd’hui maintenu en détention par des juges qui sont nommés par le Conseil supérieur de la magistrature, qui est présidé par le président du Gabon. » Il situe cette configuration dans une continuité qu’il juge plus large : « ça a toujours été le cas. D’ailleurs, c’est ce que nous dénonçons. On nous a promis une rupture. Là, on est dans la continuité. » Et conclut : « la justice n’était pas indépendante avant, elle ne l’est toujours pas. »
Il faut noter que cette architecture institutionnelle — nomination des magistrats par un Conseil supérieur de la magistrature présidé par le chef de l’État, procureurs placés sous l’autorité du ministère de la Justice — n’est pas propre au Gabon et existe, sous des formes variées, dans plusieurs systèmes judiciaires, y compris en France. Le débat porte donc moins sur l’existence de ces liens institutionnels que sur l’usage qui en est fait dans ce dossier précis — un point sur lequel les versions des deux parties restent, en l’état, irréconciliables.
Sur les perspectives judiciaires, Noël Biloghe Bi-Ndong reste mesuré : « je veux être optimiste. Je veux bien qu’un juge, un jour, se rappelle de ses cours de droit. Mais on commence à désespérer. Là, l’affaire est au niveau de la Cour de cassation. »
Une stratégie tournée vers l’international
Le parti d’Alain-Claude Bilie-By-Nze indique vouloir porter le dossier au-delà des frontières gabonaises : « nous nous retournons beaucoup plus vers l’international. » Noël Biloghe Bi-Ndong met en avant un argument de calendrier : « comment il peut être reçu en France le lendemain du 14 juillet, parce qu’il arrive le 20 juillet là, on va lui dérouler le tapis rouge. » Cette visite officielle, si elle a bien lieu, s’inscrirait dans la continuité des relations diplomatiques entre les deux pays, Emmanuel Macron ayant lui-même été reçu à Libreville en novembre 2025 ; elle ne préjuge pas, en soi, d’une position française sur le dossier judiciaire en cours.
Sur une éventuelle amnistie, la position de l’EPG est également sans ambiguïté : « nous ne demandons pas ça. On ne va pas demander une amnistie pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher. » Noël Biloghe Bi-Ndong formule une seule demande : « qu’on fasse un procès équitable, qu’on fasse respecter les droits de la défense. » Il qualifie le dossier de « affaire politique, édictée par une seule personne, qui n’aime pas la contradiction, qui met en prison toute voix discordante » — une caractérisation que les autorités gabonaises, de leur côté, rejettent, en insistant sur le caractère strictement judiciaire de la procédure et sur l’égalité de tous devant la loi, quelle que soit la fonction occupée par le passé.
Deux versions, une même échéance
Le dossier Bilie-By-Nze oppose donc deux récits difficilement conciliables : celui d’un pouvoir qui affirme appliquer le droit sans considération de la fonction passée de l’accusé, et celui d’une opposition qui y voit une procédure instrumentalisée pour neutraliser une voix critique. Les prochaines étapes judiciaires — décision de la Cour de cassation, éventuelle ouverture d’un procès sur le fond — permettront de vérifier laquelle de ces deux lectures résiste le mieux à l’épreuve des faits. En attendant, la visite du président Oligui Nguema à Paris, si elle se confirme le 20 juillet, sera scrutée par les deux camps comme un indicateur de la place que les partenaires internationaux du Gabon entendent accorder à ce dossier.






