La scène est ubuesque, mais elle dit beaucoup de la relation qui s’est nouée entre le chef de l’État et les entreprises chargées d’exécuter ses grands chantiers. Mi-septembre, lors d’un séjour à Port-Gentil, capitale économique du pays, Brice Clotaire Oligui Nguema a pris place dans un car aux côtés de ministres, de hauts responsables et d’une délégation de chefs d’entreprise, parmi les principaux titulaires de marchés publics. À bord également, Chamberlain Moukouama, journaliste qui suit désormais le président dans ses tournées d’inspection et dont les questions directes, souvent teintées d’ironie, font régulièrement mouche sur les réseaux sociaux.
Interpellé par le journaliste, Alain-Claude Kouakoua, président de la Fédération des entreprises du Gabon (FEG), réplique sèchement : « Quoi ? Vous avez un problème avec moi ? Vous êtes constamment à attaquer les entreprises membres de la FEG, je ne suis pas d’accord avec ça ». Chamberlain Moukouama s’en amuse : « Monsieur Kouakoua est fâché ». Le patron des patrons enfonce le clou : « Non, je suis fâché parce qu’on nous attaque tous les ans. Nous sommes sous pression. Ce sont maintenant des choses bizarres, ce n’est pas bon ».
Un aveu au sommet du patronat
L’échange prête à sourire, mais la parole pèse. À la tête du groupe ACK, Alain-Claude Kouakoua a été élu en juin à la présidence de la FEG, qui revendique plus d’un millier d’entreprises membres, après avoir assuré l’intérim pendant un an. Qu’il évoque publiquement la « pression » subie par le secteur privé, à quelques mètres du chef de l’État, en dit long sur le climat qui entoure l’exécution des marchés publics.
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu. La loi de finances initiale pour 2026 prévoyait 3 321,5 milliards de F CFA de dépenses d’investissement, un record, en hausse de 460 % sur un an. Le logement et les travaux publics en captaient près de 1 000 milliards de F CFA. Mais la loi de finances rectificative a ensuite retranché un montant équivalent des crédits d’investissement, pour préserver les équilibres budgétaires. Une partie de l’eurobond levé en juillet est par ailleurs fléchée vers l’apurement d’arriérés intérieurs. Comme dans nombre d’économies de la Cemac, où l’État reste le premier donneur d’ordre, les entreprises du BTP se retrouvent ainsi prises entre l’exigence de livrer vite et une trésorerie suspendue au rythme des décaissements publics.
La méthode Oligui Nguema
La scène de Port-Gentil fait écho à une autre, tout aussi commentée. Quelques semaines plus tôt, lors d’une inspection des travaux du boulevard Triomphal, à Plaine Orety, à Libreville, le même journaliste avait interrogé le président sur un retard de livraison à Rio. Brice Clotaire Oligui Nguema avait alors fait venir Joseph Trésor Agano, PDG de JETA Groupe, maison mère de l’entreprise Le Roi des Chantiers, pour lui lancer devant la caméra : « Tu veux que je tape la bouteille à la tête ? ». En quelques mois, cette entreprise s’est imposée comme l’un des bras armés de la politique d’infrastructures du gouvernement des stations-service de la compagnie publique Gab’Oil aux travaux d’embellissement de la capitale.
Ces séquences illustrent un mode de gouvernance assumé. Le président délègue peu le suivi des travaux. Il multiplie les visites de terrain, donne ses instructions sur place, au point d’apparaître tour à tour en maître d’ouvrage et en conducteur de travaux. À Port-Gentil, il a inspecté la centrale thermique de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), le lycée Joseph-Avaro et plusieurs voiries, avant d’annoncer aux opérateurs économiques de l’Ogooué-Maritime que la ville accueillerait la Fête de la Libération en 2028, avec un comité de suivi des travaux. Pour le Palais Rénovation, cette présence permanente marque une rupture avec des décennies de projets abandonnés ou payés sans être livrés.
Jusqu’au tribunal
Le revers de cette exigence s’est manifesté avec l’affaire du monument dédié à Georges Damas Aleka, auteur de l’hymne national, sur le front de mer de Libreville. Le 30 juin, après trois années de travaux inachevés, le chef de l’État avait fixé une échéance ferme lors d’une inspection tendue, lançant à l’architecte Erick Mauro Nguémah, adjudicataire du marché: « Ne me raconte pas des histoires ». Le 14 août, il était placé sous mandat de dépôt, poursuivi au titre de l’article 379 du Code pénal, qui réprime l’inexécution des marchés publics. Il demeure présumé innocent, aucune décision de justice n’ayant établi sa responsabilité. L’ouvrage a été achevé en urgence par un groupement d’entreprises.
Le prochain rendez-vous est déjà inscrit au calendrier : Port-Gentil, 2028. D’ici là, les entrepreneurs adjudicataires des commandes publics savent que le président viendra vérifier lui-même.







