La bataille du poulet de chair a désormais un volet associatif. Hervais Omva, coordonnateur des programmes de l’ONG IDRC Africa, a signé deux lettres, dont Le Confidentiel a obtenu copie, adressées aux représentations américaine et onusienne de Bretton Woods à Libreville. Les deux documents portent des cachets de réception datés du 23 septembre.
« Une démarche juridique et coercitive »
Le premier courrier, daté du 21 septembre, est adressé à l’ambassadrice des États-Unis au Gabon. Son objet annonce la couleur : une « interpellation sur la saisine de l’OMC par les États-Unis, asymétrie de l’AGOA et refondation du modèle économique bilatéral ».
L’ONG y dit suivre « avec une vive inquiétude » la décision de Washington de saisir l’Organisation mondiale du commerce pour contester la mesure gabonaise de protection de la filière avicole. Elle redoute que cette démarche, qu’elle qualifie de « juridique et coercitive », ne fragilise des relations qu’elle décrit comme « historiquement paisibles et amicales ». Le courrier évoque au passage les tensions douanières entre les États-Unis et certains de leurs partenaires, citant le Canada, et assure que le Gabon « n’aspire nullement à imiter des politiques de barrières jugées excessives ».
L’argumentaire repose sur des chiffres avancés par l’organisation. Selon elle, les exportations américaines de volaille vers le Gabon représenteraient environ 19 milliards de francs CFA par an, soit quelque 33,26 millions de dollars. Ces flux soutiendraient l’emploi outre-Atlantique « au détriment direct » de la jeunesse gabonaise. L’ONG les compare aux subventions de l’Ambassador’s Special Self-Help Fund, comprises entre 5 000 et 15 000 dollars par projet, qui ne représenteraient « même pas 1 % » de la valeur du marché avicole. « L’aide au développement ne peut se substituer à une économie de production réelle », écrit-elle.
La décision présidentielle d’interdire les importations de poulet de chair est présentée comme « légitime, nécessaire et vitale ». L’organisation demande à la diplomate de relayer « de la manière la plus fidèle et objective » cette position auprès des décideurs à Washington.
De l’AGOA à l’iboga
Au-delà du contentieux avicole, IDRC Africa estime que le cadre de l’AGOA reste « totalement vide » pour les exportateurs gabonais. Elle rappelle la visite de Brice Clotaire Oligui Nguema à la Maison-Blanche le 9 juillet 2025, au cours de laquelle le chef de l’État aurait, selon le courrier, invité Donald Trump à privilégier l’investissement et la transformation locale.
L’ONG liste les secteurs susceptibles d’accueillir des capitaux américains : agriculture, avec 5 millions d’hectares de terres qu’elle dit disponibles, mais aussi énergie, logement, routes, transport aérien et assemblage automobile. Elle évoque encore un décret du président américain relatif à la recherche sur l’iboga, qu’elle présente comme une opportunité pour implanter au Gabon des laboratoires, des centres de recherche et des structures de désintoxication. Le marché gabonais est enfin décrit comme une porte d’entrée vers la zone CEMAC et ses « plus de 60 millions de consommateurs ».
« Plutôt qu’une action brutale à l’OMC pour maintenir un statu quo commercial unilatéral », l’organisation invite Washington à « choisir la voie du partenariat de production ».
Au FMI, un plaidoyer pour l’économie réelle
Le second courrier, daté du 22 septembre, est adressé à Alain Gaugris, représentant résident du FMI au Gabon. Il intervient alors que Libreville et le Fonds, selon les termes de l’ONG, « finalisent des négociations financières hautement stratégiques ».
IDRC Africa affirme que la société civile refuse de voir les comptes publics se stabiliser « au prix d’une asphyxie structurelle de l’économie réelle ». Sans contester la discipline budgétaire, elle estime qu’une rigueur « purement comptable » resterait vaine sans soutien à la diversification productive. Elle réclame que la souveraineté alimentaire et la transition énergétique soient placées au cœur des arbitrages.
Le plaidoyer s’articule autour de trois axes. D’abord, le financement des filières avicole, bovine et maraîchère, présenté comme un moyen de réduire les importations alimentaires et de lutter contre la vie chère. Ensuite, l’énergie, qualifiée de « condition sine qua non » de toute industrialisation : l’ONG demande au FMI d’appuyer les investissements dans les réseaux électriques et les énergies propres. Enfin, la préservation des écosystèmes, l’agribusiness étant présenté comme une source de revenus de substitution pour les communautés rurales, susceptible de réduire la pression sur les parcs nationaux et la chasse informelle.
L’organisation invite également le Fonds à intégrer « la paix sociale » dans ses modèles de projection. Elle estime qu’une économie réelle dynamique favoriserait une cohabitation harmonieuse entre Gabonais et ressortissants étrangers, et conforterait le rôle du pays dans la stabilité de la CEMAC. Elle demande que l’agribusiness et l’énergie cessent d’être traités « comme des variables d’ajustement ».
Les deux lettres portent en pied de page une citation attribuée au chef de l’État, appelant la jeunesse à « se détourner de l’attentisme » et à se professionnaliser, notamment dans le retour à la terre. Reste à savoir si ce plaidoyer pèsera dans des arbitrages qui se jouent désormais entre Libreville, Genève et Washington.







