Par Guilou Bitsutsu-Gielessen
Depuis la signature du protocole sur le manganèse avec Éramet, le 20 juillet à Paris, un mot revient dans toutes les analyses : l’énergie. Et pour cause. La feuille de route qui vise à transformer localement jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an d’ici à 2031 — usine d’oxyde près de Libreville, complexe de Moanda rénové, unité côtière à terme — reste explicitement suspendue à la disponibilité d’une électricité compétitive. Le débat énergétique est légitime. Mais à force de n’avoir d’yeux que pour les mégawatts, nous laissons dans l’ombre une condition tout aussi décisive : les compétences professionnelles dans les métiers de la transformation de nos matières premières.
Car une usine ne se résume pas à son alimentation électrique. Elle a besoin d’électromécaniciens, de métallurgistes, de techniciens de maintenance, d’opérateurs de four, de qualiticiens. Ce sont ces hommes et ces femmes qui font la différence entre une infrastructure inaugurée en fanfare et une industrie qui tourne, produit et dure. Or c’est précisément là que le bât blesse.
Un déficit chiffré, un angle mort persistant
Le diagnostic n’est plus à faire. Selon le Rapport national sur le développement humain 2026, plus de 42 % des difficultés de recrutement des employeurs tiennent directement à un déficit de compétences — un quart d’entre eux invoquant le manque de profils qualifiés, un sixième l’inadéquation des formations. Le déséquilibre s’enracine dès l’école : près de sept jeunes sur dix sortent de l’enseignement général, quand nos filières techniques et professionnelles n’en accueillent qu’un peu plus d’un quart. Nous formons des diplômés là où l’industrie réclame des techniciens.
Ce paradoxe est cruel : nous discutons des barrages à construire pour alimenter des usines que nous n’aurons personne pour opérer. On chiffre les kilowattheures, on oublie les qualifications. L’énergie est un problème d’infrastructures ; la compétence est un problème d’hommes — et il se règle bien plus lentement.
La transformation se forge dans les ateliers
La diversification ne se décrète pas dans les ministères ; elle se forge dans les ateliers, les usines et les centres d’apprentissage. À quoi servira un four de biocharbon à Lastourville ou un complexe métallurgique modernisé à Moanda si nous devons faire venir de l’étranger ceux qui les feront fonctionner ? Il nous faut ouvrir sans attendre des filières professionnelles taillées pour les besoins réels de la transformation locale — et cesser de traiter la formation comme un simple volet social alors qu’elle est le verrou stratégique de notre souveraineté économique.
L’urgence est arithmétique. L’interdiction d’exporter le manganèse brut prend effet au 1er janvier 2029. Former un technicien qualifié demande des années ; il ne nous en reste que trois. Deuxième producteur mondial de manganèse, le Gabon négocie en position de force sur le papier — mais cette force restera théorique tant que la maîtrise industrielle dépendra d’une expertise venue d’ailleurs. Imposer ses conditions à ses partenaires ne suffit pas : encore faut-il se donner les moyens de les honorer soi-même.
Les jalons existent — rapprochement avec le Maroc sur la formation d’ingénieurs, réforme de « l’école des compétences », Grandes Assises annoncées pour la fin de l’année. Encore faudra-t-il qu’ils se traduisent en ateliers équipés et en passerelles concrètes entre nos lycées techniques et nos sites industriels. Faute de quoi nous aurons résolu l’équation de l’énergie pour buter sur celle, plus silencieuse, du savoir-faire.
La souveraineté économique ne s’achète pas, elle ne s’importe pas : elle se cultive, compétence après compétence, génération après génération.







