Le Confidentiel : Depuis plusieurs jours, le porte-parole de la présidence de la République gabonaise multiplie les interventions dans les médias français, notamment autour de l’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze. Comment analysez-vous cette séquence médiatique ?
Victor MEFE : Les Gabonais et les amis du Gabon auront observé qu’il s’agit de la deuxième tournée médiatique organisée en France en moins de trois mois. Cela mérite d’être souligné.
Cette offensive médiatique n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où les manifestations de la diaspora gabonaise se multiplient en France, notamment autour de l’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze. Elle intervient également au moment où des journalistes, des observateurs internationaux, des organisations, des acteurs politiques ainsi qu’une partie de l’opinion africaine commencent à regarder avec inquiétude l’évolution du régime gabonais depuis le coup d’État du 30 août 2023. Le pouvoir gabonais a parfaitement compris que son image internationale commence à se fissurer.
Et il faut dire les choses avec lucidité : ce ne sont pas les discours de l’opposition qui fragilisent aujourd’hui cette image. Ce sont les actes du régime lui-même. Car derrière les déclarations sur “l’indépendance de la justice”, derrière les références répétées à l’État de droit, derrière certaines comparaisons avec la France, une réalité beaucoup plus brutale s’impose progressivement dans les esprits : le Gabon donne de plus en plus le sentiment d’entrer dans une phase de répression politique maquillée sous des habits judiciaires.
Le Confidentiel : Le porte-parole de la présidence affirme pourtant que la justice gabonaise fonctionne normalement et indépendamment du pouvoir exécutif. Pourquoi remettez-vous cela en cause ?
Victor MEFE : Parce que ce discours est désormais contredit par les propres acteurs du système judiciaire gabonais.
Depuis plusieurs mois, des syndicats de magistrats, des syndicats de greffiers ainsi que différents professionnels du secteur judiciaire alertent publiquement sur les pressions subies, sur l’absence de sérénité dans l’exercice de leurs fonctions et sur les dysfonctionnements qui traversent l’appareil judiciaire.
Ces déclarations sont extrêmement graves. Elles ne proviennent ni d’opposants politiques ni d’activistes étrangers. Elles émanent des femmes et des hommes dont la mission consiste précisément à rendre la justice au nom du peuple gabonais.
Dès lors, lorsqu’un porte-parole présidentiel affirme sur des plateaux internationaux que la justice gabonaise fonctionne de manière indépendante, il entre directement en contradiction avec les inquiétudes exprimées par les propres professionnels de cette justice. Cette contradiction affaiblit profondément la parole officielle.
Le Confidentiel : Vous estimez donc que la justice gabonaise est devenue sélective ?
Victor MEFE : C’est malheureusement le sentiment qui s’installe de plus en plus dans l’opinion publique. Les Gabonais ont l’impression d’être face à une justice capable de se retourner contre tout le monde… sauf contre les copains, les coquins et les consanguins du système.
Nous observons une justice d’une grande célérité lorsqu’il s’agit de certaines figures politiques, mais d’une étonnante discrétion lorsqu’éclatent des scandales sanitaires, financiers, sociaux, administratifs ou économiques impliquant des personnes proches du pouvoir.
Les Gabonais observent des dossiers qui disparaissent. Des affaires qui s’éteignent sans suites visibles. Des scandales qui ne produisent ni enquêtes spectaculaires, ni conférences de presse du parquet, ni vagues d’interpellations. Cette impression de justice à géométrie variable devient extrêmement dangereuse pour la stabilité du pays. Car une justice cesse d’être crédible lorsqu’elle donne le sentiment de protéger certains réseaux tout en frappant brutalement ceux qui dérangent politiquement.
Le Confidentiel : Le cas Alain-Claude Bilie-By-Nze cristallise-t-il selon vous toutes ces inquiétudes ?
Victor MEFE : Très clairement. Depuis près d’un mois, le Gabon vit une séquence politique particulièrement grave. Ce qui interpelle dans cette affaire, ce n’est pas uniquement l’existence d’une plainte ancienne. Ce qui choque profondément, c’est la manière dont toute cette procédure s’est déroulée dès les premiers instants.
À aucun moment cette affaire n’a donné l’image d’une procédure judiciaire sereine, rigoureuse et irréprochable. Les conditions de l’interpellation, les nombreuses interrogations soulevées autour du respect du Code de procédure pénale gabonais, les restrictions dénoncées par ses soutiens, les critiques formulées par des syndicats judiciaires, des personnalités politiques, des organisations de la société civile ainsi qu’une partie importante de l’opinion nationale et internationale ont progressivement installé une autre lecture des événements.
Pour beaucoup de Gabonais, Alain-Claude Bilie-By-Nze n’a pas été simplement arrêté. Il a été politiquement neutralisé.
Et lorsqu’on observe l’ensemble de cette séquence, il devient difficile de ne pas voir derrière cette affaire une dimension politique évidente, alors même qu’il s’était imposé ces derniers mois comme l’une des principales voix critiques contre un pouvoir dont les limites en matière de gouvernance deviennent de plus en plus visibles.
Le Confidentiel : Un passage de l’entretien accordé à RFI a particulièrement fait réagir : lorsque le porte-parole de la présidence explique que plusieurs Gabonais sont déjà détenus depuis plusieurs années sous mandat de dépôt sans jugement. Comment interprétez-vous cette déclaration ?
Victor MEFE : Cette déclaration est extrêmement inquiétante. Car au lieu de présenter cette situation comme un dysfonctionnement grave qu’il faudrait corriger d’urgence dans un État se réclamant de la restauration institutionnelle, le discours officiel semble désormais chercher à banaliser cette réalité.
Comme si l’existence d’autres injustices devenait une justification acceptable pour en produire de nouvelles. Comme si Alain-Claude Bilie-By-Nze devait lui aussi “attendre son tour” parce que d’autres compatriotes subissent déjà cette situation. Ce raisonnement est dangereux. Il normalise le non-droit. Il banalise les atteintes aux libertés fondamentales. Il institutionnalise progressivement l’idée selon laquelle l’arbitraire pourrait devenir une méthode ordinaire de gestion politique. Or le régime actuel était précisément arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin à ces dérives.
Le Confidentiel : Pendant ce temps, le gouvernement affirme rester concentré sur les préoccupations des Gabonais.
Victor MEFE : Mais justement, les véritables préoccupations des Gabonais sont ailleurs.
Le chômage massif. La crise persistante de l’eau et de l’électricité. L’effondrement des services publics. La précarité sociale grandissante. Les restrictions des libertés publiques. La défiance croissante envers les institutions.
Voilà les sujets qui alimentent aujourd’hui la colère populaire. Voilà les sujets qui mobilisent la diaspora gabonaise en France. Voilà pourquoi des manifestations sont régulièrement organisées devant les représentations gabonaises et dans plusieurs villes françaises.
Le problème du pouvoir gabonais n’est donc pas un problème de communication. Le problème du pouvoir gabonais est devenu un problème de crédibilité politique.
Le Confidentiel : Enfin, certains observateurs s’interrogent sur l’attitude du parti Ensemble Pour le Gabon dans cette période de fortes tensions. Que leur répondez-vous ?
Victor MEFE : Je veux les rassurer. Notre démarche est une démarche de responsabilité. Nous refusons les logiques de confrontation irréversible. Nous refusons l’escalade. Nous refusons que le pays bascule dans une tension politique permanente. Mais la désescalade suppose également que le pouvoir prenne conscience qu’il est allé beaucoup trop loin.
Après près de trente jours de crise autour de cette affaire, nous espérons que les autorités comprendront enfin la nécessité d’un apaisement réel afin de ramener la sérénité dans le pays. Le parti Ensemble Pour le Gabon demeure pleinement mobilisé pour obtenir la libération du président Alain-Claude Bilie-By-Nze. Parce qu’au-delà de sa personne, c’est désormais la question de l’État de droit au Gabon qui est posée.







