Il aurait pu choisir le silence. Partir discrètement, comme tant d’autres figures politiques emportées par un coup d’État. Lee White, ancien ministre gabonais des Eaux, des Forêts, de la Mer et de l’Environnement, a choisi l’inverse. Depuis que la junte militaire a renversé Ali Bongo Ondimba en août 2023, ce Britannique naturalisé gabonais, docteur en zoologie, n’a cessé de multiplier les tribunes, les sommets et les missions sur le continent. Nairobi, Belém, Brazzaville : l’homme est partout où se joue l’avenir des forêts d’Afrique centrale.
C’est en marge du sommet Africa Forward, qui a réuni les 11 et 12 mai 2026 dans la capitale kényane plusieurs chefs d’État africains ainsi que des milliers d’acteurs politiques, économiques et de la société civile, qu’il a accordé un entretien à Mongabay. Le sujet : l’argent, les forêts, et les promesses que l’Occident ne tient pas.
“Les promesses sont légion”
La France venait d’annoncer, en grande pompe, la mobilisation de jusqu’à 23 milliards d’euros — soit environ 15 090 milliards de francs CFA — d’investissements à destination du continent africain, notamment dans les secteurs de la transition climatique et énergétique. Lee White écoute, et il soupire. « Je suis très sceptique quant aux avantages de l’utilisation de l’argent des donateurs pour financer la conservation ou le développement en Afrique », dit-il sans détour.
Il n’a pas besoin de chercher loin pour étayer son propos. En 2021, lors de la COP26 à Glasgow, près de 877 milliards de francs CFA — soit 1,5 milliard de dollars — avaient été solennellement promis pour le bassin du Congo. Résultat, cinq ans plus tard : à peine 10 % de cette somme, environ 87 milliards de francs CFA, a été effectivement débloquée. « On se retrouve avec de fausses promesses d’argent », tranche-t-il. Et d’expliquer le piège psychologique qui s’ensuit : convaincu d’avoir trouvé un financement, le pays bénéficiaire cesse de chercher d’autres sources. Quand l’argent n’arrive pas, c’est l’impasse totale.
Quand bien même les fonds finissent par être accordés, leur utilisation se heurte à des règles si contraignantes qu’ils deviennent difficilement mobilisables sur le terrain. « Si l’on prend l’exemple des projets de l’UE en Afrique, lorsqu’ils annoncent les montants alloués, ce sont toujours de grandes annonces, mais ils ne précisent jamais combien est réellement dépensé sur le terrain », observe-t-il.
Sa conviction est profonde et ancienne : l’Afrique ne peut pas bâtir sa souveraineté environnementale sur l’aumône internationale. « Pour bien gérer nos pays africains, nous devons considérer les parcs et les écosystèmes comme des infrastructures nationales essentielles », plaide-t-il. Les forêts du Congo ne sont pas un décor exotique. Elles alimentent les pluies du Sahel, de l’Éthiopie, du Nil Bleu, de l’Angola et de la Zambie. « La forêt tropicale est le poumon économique de l’Afrique », martèle-t-il.
187 millions de tonnes. Rémunérées à hauteur de 3 millions.
C’est sur le terrain des marchés carbone que le bilan de Lee White au Gabon prend toute sa dimension — et toute sa tragédie. Lorsqu’il prend la tête du ministère de l’Environnement en 2019, de nombreux pays africains s’engagent dans le programme REDD+, ce mécanisme onusien censé rémunérer les États qui réduisent leur déforestation. Des consultants affluent, des fonds de préparation sont distribués. Le Gabon, lui, refuse. Sur instruction directe du président Bongo, Lee White décline les financements de préparation. Le pays fera seul, ou ne fera pas.
Il fera, et il le fera bien. Le Gabon devient le premier pays africain à enregistrer des résultats REDD+ certifiés auprès des Nations Unies : 187 millions de tonnes équivalent CO₂, après avoir passé l’ensemble des audits, évaluations et contrôles indépendants requis. Une performance d’autant plus remarquable que le pays avait délibérément renoncé aux aides dont bénéficiaient ses voisins. « Il est quelque peu ironique que le Gabon, le seul pays à ne pas avoir réellement bénéficié des fonds de préparation REDD+, ait été le seul à être prêt », reconnaît lui-même Lee White, avec une amertume à peine voilée.
Et pourtant. Sur ces 187 millions de tonnes de résultats certifiés, le Gabon n’a été rémunéré que pour 3 millions de tonnes — soit à peine 1,6 % de ses résultats enregistrés. Les 184 millions de tonnes restantes demeurent à ce jour impayées, privant le pays de revenus considérables sur les marchés carbone. L’article 5 de l’Accord de Paris, qui stipule explicitement que les pays en développement seront rémunérés pour leurs efforts de conservation forestière, est resté sans effet. « Dès lors, pourquoi un autre pays se donnerait-il la peine de faire tout ce travail s’il n’est pas rémunéré ? », interroge Lee White. La question n’est pas rhétorique. Elle sonne comme un avertissement adressé à l’ensemble de la communauté internationale.
Perenco : l’héritage empoisonné
L’autre dossier brûlant du Gabon environnemental, c’est Perenco. La compagnie pétrolière franco-britannique, premier producteur d’hydrocarbures du pays, est régulièrement mise en cause pour des incidents touchant les lagunes et les écosystèmes côtiers gabonais. En tant qu’ancien ministre de l’Environnement, Lee White ne peut y échapper.
Sa réponse est mesurée, presque chirurgicale. Il rappelle d’abord la spécialisation de Perenco : reprendre des gisements vieillissants en fin de vie, avec, dans leurs contrats, la responsabilité de l’intégralité des dommages antérieurs. Or les pratiques de l’exploitation pétrolière gabonaise des années 1960 à 1980 étaient, selon lui, marquées par « une gouvernance relativement défaillante ». Des décennies de négligence continuent de produire leurs effets aujourd’hui, indépendamment des pratiques actuelles de l’entreprise. « Il serait donc trop simpliste de qualifier Perenco de malveillante simplement parce que ses concessions présentent des problèmes », estime-t-il.
Il pose néanmoins une ligne rouge claire : si Perenco a créé de nouveaux problèmes environnementaux de son propre fait, la situation est, dit-il, « très grave ». Quant à l’option d’une éviction pure et simple, il la balaie avec pragmatisme : évincer le plus grand producteur de pétrole du Gabon aurait des conséquences économiques que peu de gouvernements seraient prêts à assumer.
Après le Gabon, le Congo
Lee White ne s’arrête pas au Gabon. Depuis son départ forcé, il s’est reconstitué une nouvelle vie à la croisée de la science, de la diplomatie climatique et du terrain. À la COP30 de Belém, il représentait le bassin du Congo en qualité d’envoyé spécial. Aujourd’hui, selon le média spécialisé *Afrique Intelligence*, il est de plus en plus actif en République du Congo voisine.
Il confirme s’impliquer dans le parc national d’Odzala-Kokoua, en partenariat avec le gouvernement congolais et une fondation allemande. Le défi y est d’une complexité singulière : héritage direct de la colonisation française, qui avait déplacé de force les populations hors des forêts pour les concentrer le long des axes routiers, 50 villages représentant quelque 12 000 personnes vivent aujourd’hui à l’intérieur même du parc. Sans avoir jamais été expulsés. Un cas d’école qui oblige à repenser entièrement les modèles classiques de conservation, trop souvent bâtis sur l’exclusion des communautés locales.
Pour Lee White, l’équation reste la même, qu’il soit au Gabon, au Congo ou à Nairobi : les forêts d’Afrique centrale ont une valeur économique réelle, mesurable, certifiable. Il reste maintenant aux pays riches à honorer leur parole. Ils ne l’ont pas encore fait.







