Un métal précieux à prix record, une fiscalisation encore embryonnaire
L’once d’or s’établissait à 4 516 USD le 22 mai 2026, soit environ 2 547 000 FCFA, en hausse de plus de 34 % sur un an. Le kilogramme s’échangeait autour de 147 150 USD début mai 2026, ce qui correspond à environ 83 millions FCFA au cours actuel. À ce prix, chaque kilogramme non déclaré, non tracé, non fiscalisé représente une perte sèche de plus de 83 millions FCFA pour les finances publiques.
Or, la production officielle d’or inscrite dans le PLFR 2026 est estimée à 800 kg, contre 400 kg lors des exercices précédents — un doublement qui est, en réalité, la confirmation d’un aveu : une part significative de la production était auparavant ignorée des statistiques officielles. Et encore, ce chiffre ne concerne que ce qui est désormais déclaré.
Des estimations issues du secteur minier indiquent que 90 % de la production d’or n’est pas déclarée au Gabon. Un chiffre accablant, qui situe l’ampleur réelle du problème bien au-delà des ajustements comptables du PLFR. La SEM elle-même évaluait, en 2023, la production aurifère gabonaise à 2 tonnes par an — soit plus du double de ce qui figurait alors dans les budgets officiels.
Le calcul du manque à gagner : entre 500 et 2 000 milliards FCFA
En croisant ces données avec les cours actuels, le tableau financier devient éloquent.
La production officielle de 800 kg, valorisée à 83 millions FCFA le kilogramme, représente environ 66,4 milliards FCFA par an. C’est ce que l’État perçoit désormais — ou est en droit d’espérer percevoir.
Mais sur la base d’une production réelle minimale de 2 tonnes annuelles — chiffre reconnu par la SEM elle-même — la valeur brute de la filière atteint aujourd’hui environ 166 milliards FCFA par an. Une somme dont moins de la moitié transite par les circuits officiels.
Si l’on retient l’hypothèse haute d’une production réelle de 3 à 4 tonnes annuelles — cohérente avec les estimations de sous-déclaration à 90 % — la valeur économique réelle de la filière aurifère gabonaise s’établirait entre 249 et 332 milliards FCFA par an, au cours de mai 2026.
Sur dix ans de sous-déclaration partielle, et même en appliquant les cours plus bas qui prévalaient entre 2015 et 2022 — soit entre 12 et 34 millions FCFA le kilogramme — le manque à gagner cumulé pour les finances publiques se situerait entre 500 et 2 000 milliards FCFA. Une fourchette large, reflet d’une réalité que personne n’a jamais vraiment voulu mesurer.
Pour en prendre la mesure concrète : les recettes budgétaires nettes du Gabon s’établissent à 2 928,2 milliards FCFA dans le PLFR 2026. Le manque à gagner aurifère cumulé représente donc, dans les hypothèses médianes, l’équivalent de plusieurs mois de recettes publiques totales — ou encore la totalité du service de la dette annuel du pays.
La géographie de l’opacité
Comment une telle hémorragie a-t-elle pu durer aussi longtemps ? La réponse tient à la géographie autant qu’à la gouvernance. Les principaux gisements artisanaux — Minkébé au nord-est, Etéké en province de l’Ogooué-Lolo, Koumba dans le Woleu-Ntem — sont des zones enclavées, difficiles d’accès, où l’administration minière ne dispose ni des moyens humains ni des outils techniques pour exercer un contrôle effectif.
L’or est exploité depuis des années de manière artisanale au Gabon, et les grands projets industriels n’ont jamais permis de faire de cette filière l’un des leviers de l’économie nationale. Dans ces zones, des milliers d’orpailleurs — gabonais et étrangers — opèrent dans des conditions légales floues, alimentant des réseaux de revente qui contournent systématiquement les circuits officiels. Chaque kilogramme ainsi soustrait à la fiscalité représente, au cours actuel, 83 millions FCFA qui n’entrent jamais dans le budget de l’État.
La campagne de recensement des artisans miniers s’inscrit dans la stratégie de l’État de mettre en place des coopératives, qui seront les interlocuteurs privilégiés des unités d’achat dont la production devra exclusivement être transformée par la Raffinerie Gabonaise de l’Or. Mais ce recensement, annoncé depuis plusieurs années, est loin d’être achevé.
Octobre 2025 : le chef de l’État nomme le problème
C’est une réunion qui n’aurait jamais dû être nécessaire — mais dont la tenue dit tout de l’état du secteur. Le 8 octobre 2025, le Chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema a présidé au Palais du Bord de Mer une rencontre de haut niveau avec l’ensemble des acteurs du secteur aurifère, dans un contexte marqué par la prédominance de l’orpaillage artisanal illégal et une faible traçabilité des recettes issues de l’exploitation de l’or.
À l’issue de cette réunion, plusieurs mesures fortes ont été annoncées : le lancement d’un audit complet du secteur aurifère, l’organisation de missions de contrôle pour interdire l’exploitation sans documents légaux, et la mise en place d’un système de surveillance par satellite. Ces annonces reconnaissent publiquement ce que les spécialistes savaient depuis longtemps : la filière aurifère gabonaise fonctionnait, pour l’essentiel, en dehors de l’État.
La Raffinerie de Nkok : un outil puissant, sous-alimenté
Le Gabon dispose pourtant d’un instrument industriel de premier plan. La Raffinerie Gabonaise de l’Or, inaugurée à Nkok à une trentaine de kilomètres de Libreville, est la première raffinerie d’or d’Afrique centrale, dotée d’une capacité de raffinage de 7 à 10 tonnes d’or par an.
À pleine capacité — 10 tonnes annuelles — la RGO pourrait théoriquement traiter une production valorisée à 830 milliards FCFA par an au cours actuel. Un chiffre qui, à lui seul, illustre l’ampleur des revenus potentiels encore hors de portée.
La RGO affiche l’ambition de s’imposer comme le hub de raffinage de l’or en Afrique centrale et travaille à l’obtention de la certification LBMA. Mais avec une production officielle de seulement 800 kg déclarés, la raffinerie tourne à moins de 10 % de sa capacité théorique. Le paradoxe est saisissant : le Gabon s’est doté d’une infrastructure de transformation de pointe, pendant que les 90 % de sa production réelle estimée continuent d’alimenter des filières qui contournent précisément cet outil.
Qui a capté les milliards ?
La question est politique autant qu’économique, et personne ne s’y risque officiellement. Mais les scénarios sont peu nombreux.
Une partie de l’or non déclaré a certainement alimenté une économie informelle locale — des petits orpailleurs et leurs familles vivant de revenus non fiscalisés dans des zones isolées. À raison de quelques grammes par semaine et par orpailleur, et au cours actuel de 83 000 FCFA le gramme, ces revenus, bien que modestes à l’échelle individuelle, représentent collectivement des dizaines de milliards FCFA par an soustraits à toute fiscalisation.
Une autre partie, vraisemblablement plus significative en valeur, a transité par des réseaux de négoce transfrontaliers — vers le Cameroun, le Congo ou d’autres places régionales — où l’or gabonais se fond dans des flux impossibles à retracer. À 83 millions FCFA le kilogramme, quelques centaines de kilos exportés clandestinement représentent plusieurs dizaines de milliards FCFA par an hors budget.
Enfin, la question des opérateurs structurés — nationaux ou étrangers — ayant bénéficié de titres miniers sans reversement fiscal adéquat reste entière. L’audit annoncé en octobre 2025 devrait, s’il est conduit avec indépendance, apporter des réponses sur ce point précis.
L’ambition de 2030 : crédible à une condition
Le gouvernement gabonais ambitionne de porter la contribution du secteur minier à 25 % du PIB d’ici 2030, contre environ 6 % actuellement. La SEM entend devenir un opérateur industriel offensif, avec un objectif de 1 milliard USD — soit environ 564 milliards FCFA — de revenus d’ici 2030, en s’appuyant sur l’extraction industrielle de l’or à Minkié et Mitzic.
Le budget consacré au secteur minier pour 2026 a été porté à 68,12 milliards FCFA, contre seulement 4,56 milliards en 2025, soit une hausse de plus de 1 390 %. La volonté politique existe. Mais ces ambitions ne seront crédibles qu’à une condition : que la traçabilité devienne une réalité opérationnelle, et non une simple déclaration d’intention.
Car le calcul est implacable. Si le Gabon parvient à tracer et fiscaliser ne serait-ce que 50 % de sa production réelle estimée — soit 1 tonne supplémentaire par an — aux cours actuels, ce sont 83 milliards FCFA de recettes annuelles supplémentaires qui entreraient dans le budget de l’État. Soit davantage que l’intégralité du budget du ministère des Mines en 2026.
Le temps de l’impunité doit prendre fin
L’histoire minière du Gabon invite à la prudence. Des réformes ont été annoncées, des audits promis, des lois adoptées — sans que les circuits parallèles ne se tarissent pour autant. Le Code minier de 2019 imposait déjà une obligation légale de traçabilité. La raffinerie de Nkok existe depuis 2023. Pourtant, 90 % de l’or produit échappait encore, selon les estimations, à tout contrôle à la veille du coup d’État d’août 2023.
Ce qui a changé depuis, c’est le contexte politique : un chef de l’État qui nomme publiquement le problème, un ministre des Mines qui multiplie les visites de terrain, un budget sectoriel multiplié par quinze. Ce qui n’a pas encore changé, c’est la réalité sur le terrain — les orpailleurs illégaux, les frontières poreuses, les réseaux de négoce parallèles.
Au cours actuel de 83 millions FCFA le kilogramme, chaque journée supplémentaire d’opacité a un prix. Et ce prix, pendant des années, c’est le contribuable gabonais — et les générations futures — qui l’ont payé, sans le savoir.







