L’affaire Pascal Ogowé Siffon : quand la justice finit par juger… sa propre crédibilité
Au Gabon, nous avons cette étrange habitude : nous commentons les événements, mais nous refusons souvent d’examiner les mécanismes qui les produisent. Nous applaudissons les libérations sans nous demander pourquoi les arrestations ont eu lieu, dans quelles conditions elles ont été décidées et pourquoi elles se terminent parfois sans que l’opinion ne comprenne ce qui s’est réellement passé. Depuis hier, tout le monde célèbre la libération de Siffon. Très bien.
Sauf que cette affaire qui a tant défrayé la chronique ne pose pas seulement la question du sort d’un homme. Elle pose une question infiniment plus grave : que devient l’État de droit lorsque la justice donne le sentiment d’être aussi imprévisible ?
Au moment de son interpellation, Siffon venait d’être élu sénateur. Il était présenté comme un proche du Président de la République. Plus étrange : son arrestation est intervenue à la sortie d’une audience avec le chef de l’État. À l’époque déjà, plusieurs voix, dont celle de Francis Hubert Aubame, Président du parti Souverainistes Écologistes, avaient dénoncé ce qu’elles considéraient comme une violation des droits attachés à son nouveau statut parlementaire. Ces interrogations n’ont d’ailleurs jamais été dissipées.
Puis est venue l’accusation. Pas une accusation anodine. On parle d’un détournement présumé de 10 milliards de francs CFA. Une telle somme ne renvoie pas à une simple irrégularité administrative. Elle évoque des faits d’une gravité exceptionnelle.
Aussi, lorsqu’un État décide d’arrêter un ancien ministre, devenu sénateur, pour des faits d’une telle ampleur, les citoyens sont en droit de penser que les enquêteurs disposent d’éléments matériels solides, précis et suffisamment probants pour justifier une privation de liberté. Sinon, sur quoi reposerait la détention ?
Six mois plus tard, pourtant, pas de procès. Pas de jugement. Pas d’explication. Une « liberté provisoire ».
Et c’est précisément là que le dossier devient politiquement explosif. Car deux hypothèses seulement demeurent.
Ou les éléments étaient suffisamment accablants, irréfutables. Dans ce cas, comment expliquer une remise en liberté aussi rapide pour des faits aussi graves ?
Ou les preuves étaient insuffisantes, voire inexistantes. Et là, qui répondra des six mois de détention, du préjudice moral, de l’atteinte à la réputation et des conséquences économiques infligées à un homme dont l’activité dans le secteur du tourisme était connue ?
Dans les deux cas, une institution sort affaiblie : la justice.
Mais le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Au Gabon, l’expression « liberté provisoire » semble avoir perdu son sens juridique pour devenir, dans l’esprit de nombreux citoyens, le synonyme d’une liberté définitive déguisée.
Les dossiers s’enlisent. Les procédures s’effacent progressivement de l’actualité jusqu’à disparaître des radars. Cette perception, qu’elle soit exacte dans chaque dossier ou non, est dévastatrice.
Car une justice qui ne tranche pas nourrit inévitablement le soupçon. Une justice qui arrête avec fracas mais conclut dans le silence finit par installer l’idée que la détention provisoire devient une peine avant le jugement.
Et lorsqu’une telle perception s’installe, ce n’est plus seulement un dossier qui est en cause. C’est toute la crédibilité de l’institution judiciaire.
L’affaire Siffon soulève également une autre interrogation. Si un ancien ministre, devenu sénateur, peut faire l’objet d’une procédure dont l’issue paraît aussi difficile à comprendre, que doivent penser les citoyens ordinaires qui ne disposent ni de notoriété, ni de moyens, ni de relais pour défendre leurs droits ?
C’est pourquoi ce dossier dépasse largement le cas d’un seul homme. Il oblige à reposer une question essentielle : la détention provisoire sert-elle exclusivement de mesure exceptionnelle destinée à préserver une enquête, ou est-elle utilisée, dans certains dossiers, comme un instrument de communication, de pression ou de démonstration d’autorité ?
Aujourd’hui, le véritable procès n’est plus seulement celui de Pascal Ogowé Siffon. C’est celui de la crédibilité de notre justice.
Est-il besoin de rappeler ici que la première des sécurités est judiciaire ? Sans elle, toutes les autres deviennent illusoires. Et lorsqu’un peuple ne croit plus en sa justice, il finit par ne plus croire en son État.







