Un chiffre a plané sur toute la rencontre. Chaque année, ravageurs et maladies des plantes détruisent 40 % des cultures vivrières de la planète, soit plus de 220 milliards de dollars partis en fumée. Le rappel, lancé à l’ouverture par le directeur général du Comité inter-États des pesticides d’Afrique centrale, Jeannot Ghislain Mbourou, a donné le ton. Derrière la technicité du vocabulaire phytosanitaire, il y a des récoltes perdues, des revenus envolés et des assiettes qui se vident. C’est cette réalité que plus de quarante pays africains sont venus regarder en face, à Libreville, du 4 au 7 août.
Réuni sous l’égide de la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) et coorganisé par l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA), la FAO et le Conseil phytosanitaire interafricain de l’Union africaine, l’atelier régional Afrique a rassemblé les organisations nationales de protection des végétaux du continent. À l’ouverture, le ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et du Développement rural, empêché, s’était fait représenter par son collègue de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue, Aimé Martial Massamba, qui a planté le décor : la protection des végétaux a quitté le seul champ des ingénieurs pour devenir une affaire de souveraineté alimentaire, de biodiversité et de développement. À l’heure où le climat déréglé, l’intensification des échanges et la mobilité des populations font voyager les nuisibles plus vite que jamais.
Accorder les voix du continent
Le premier enjeu de ces quatre jours était moins technique que politique. Faire en sorte que l’Afrique parle d’une seule voix. Les délégués ont passé au crible les projets de Normes internationales pour les mesures phytosanitaires, les NIMP, ces règles qui commandent le commerce mondial des plantes, des semences et des fruits. Objectif : arrêter une position africaine commune avant que ces textes ne remontent vers les instances internationales. Le président des travaux, Jean Gérard Mezui M’Ella, a rappelé la logique de l’exercice. « L’atelier régional, ce sont des résolutions issues de différentes consultations internationales auxquelles l’Afrique prend part », a-t-il posé, avant de préciser : « Pour nous, la région, c’est l’Afrique. Le bureau qui la représente à la CIPV, c’est l’Union africaine. » Autrement dit, peser en amont, quand s’écrivent les normes, plutôt que de les subir une fois adoptées.
L’enjeu est aussi commercial. Sans mesures sanitaires et phytosanitaires alignées, les exportations agricoles d’un pays africain à l’autre butent sur des barrières techniques, contrôles redondants et certificats contestés. Harmoniser ces règles, à l’heure de la zone de libre-échange continentale, c’est fluidifier un commerce intra-africain que le continent peine encore à faire décoller. D’où l’attention portée aux outils numériques comme l’ePhyto, ce certificat électronique censé couper court à la fraude et raccourcir l’attente aux frontières.
Au terme des travaux, le bilan tient en deux livrables. Six à sept normes prioritaires disséquées, notamment sur les agrumes, les semences, les fruits, les bananes et les tubercules. Et surtout une trentaine de recommandations validées collectivement, toutes tournées vers la sécurisation des systèmes alimentaires. Les délégations sont reparties avec une feuille de route partagée, que chaque pays déclinera selon ses moyens.
Ce qui va changer dans les pratiques
Reste la question qui compte vraiment : qu’est-ce que tout cela change, concrètement ? D’abord, une manière de travailler. Le continent s’engage à bâtir un système d’information commun sur les virus en circulation, alimenté par l’ensemble des pays membres. Une petite révolution culturelle, tant la surveillance restait jusqu’ici cloisonnée par frontières. « Si un virus décime les cultures au Cameroun, ça va arriver chez nous ou en Guinée équatoriale », a résumé le directeur général de l’AGASA, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, au Confidentiel. La mise en réseau, plaide-t-il, « peut nous permettre d’être dans une posture préventive et anticipative des risques ». Le réflexe passe de la réaction à l’anticipation.
Ensuite, une descente vers le terrain. Chaque pays traduira les recommandations en actes nationaux, et le Gabon a montré la voie. « L’AGASA, c’est de la fourche à la fourchette, du champ à l’assiette », rappelle son patron. L’agence compte accompagner d’abord les maraîchers, premiers utilisateurs de pesticides. « Nous allons commencer par ceux qui exploitent les espaces maraîchers, parce que ce sont eux qui utilisent des pesticides pour développer la salade, la tomate et bien d’autres », détaille Biyogue Bi Ntougou. Viendra ensuite le monde rural, avec ses cultures vivrières guettées par les nuisibles, le taro, le manioc, les tubercules, et un diagnostic des ravageurs mené site de production par site de production.
Enfin, une chasse aux financements. Plusieurs programmes internationaux, cofinancés par la CIPV, attendent les États qui savent les saisir. « Si le Gabon identifie un projet qui va dans le sens des thématiques financées par la CIPV, nous allons nous battre pour capter ces fonds et les mettre au service de notre pays », affirme le directeur général, une stratégie que chaque administration phytosanitaire africaine peut faire sienne.
L’ambition, au fond, dépasse la seule santé des plantes. Elle esquisse une méthode, africaine, préventive et solidaire, que les organisateurs rêvent déjà d’étendre plus loin. « Que tout ce qui s’est passé au niveau phytosanitaire se fasse également au niveau sanitaire, pour que la riposte soit complète », a confié Biyogue Bi Ntougou. Le rideau est tombé sur Libreville, mais pour les récoltes du continent, et pour ceux qui en vivent, le travail ne fait que commencer.







