L’aéroport international Léon-Mba de Libreville se retrouve au cœur d’un bras de fer qui dépasse largement la simple question tarifaire. Depuis l’entrée en vigueur, le 26 février dernier, d’un arrêté révisant la redevance passager dite « R4 » — qui entraîne une hausse de 25 % en moyenne sur chaque billet d’avion —, aucune compagnie aérienne locale, pas même le pavillon national Afrijet, dirigé par Marc Gaffajoli, n’a appliqué cette nouvelle tarification. Un blocage technique, certes, mais surtout politique.
Pour être perçue, cette taxe doit impérativement être intégrée au système de réservation de l’Association internationale du transport aérien (IATA). Or, comme le relève Africa Intelligence, « aucune compagnie locale, y compris le pavillon national Afrijet, n’a transmis à l’IATA la demande de mise à jour nécessaire. » Sans cette validation technique, « la redevance reste lettre morte », selon la même source. Ce dossier brûlant devrait d’ailleurs s’inviter lors de l’assemblée générale de l’IATA prévue au Brésil du 6 au 8 juin prochain.
L’IATA entre en scène
Le 12 mars, l’IATA a adressé un courrier officiel au directeur général de l’Autorité nationale de l’aviation civile (ANAC), Éric Tristan Franck Moussavou, pour contester la légitimité de la mesure. Selon Africa Intelligence, l’organisation estimait que l’arrêté du 13 novembre 2025 « ne respectait pas les standards de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), notamment en matière de concertation préalable avec les compagnies et de transparence dans l’affectation des fonds. » En conséquence, l’IATA « demandait sa suspension », précise la publication.
Face à cette contestation, les autorités gabonaises ont tenté de renouer le dialogue. En avril, le ministre des Transports, Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, a convoqué une réunion dans les locaux de l’ANAC avec les opérateurs aériens, « en présence de représentants de l’IATA, connectés depuis le Canada », selon Africa Intelligence. La rencontre n’a pas permis de rapprocher les positions. Pis, « des problèmes de connexion ont empêché ces derniers de suivre l’ensemble des discussions », note la publication spécialisée.
« La hausse de la R4 est indispensable à la soutenabilité financière du projet. »
GSEZ dans la défense, mais sans convaincre
La joint-venture Gabon Special Economic Zone (GSEZ), concessionnaire de l’aéroport depuis 2018 et bénéficiaire des fonds collectés via la R4, a transmis à l’IATA une note de justification en avril. Dans ce document « consulté par Africa Intelligence », GSEZ s’appuie sur l’exemple de l’aéroport Blaise-Diagne de Dakar, « qu’il juge comparable sur le plan tarifaire ». Le concessionnaire avance que « l’entrée en service de cette infrastructure avait entraîné, à partir de 2017, une hausse des redevances passagers », sans préciser toutefois, relève Africa Intelligence, que cette évolution « avait été précédée d’une longue concertation avec l’IATA » — une étape que Libreville semble avoir escamotée. L’organisation internationale n’a pas été convaincue et campe sur ses positions.
Un chantier paralysé par un défaut bancaire
Le projet de nouveau terminal n’est pas né hier. Conçu dès 2021 pour moderniser une infrastructure vieillissante, il était initialement évalué à 202 milliards de FCFA (308 millions d’euros), « un montant élevé pour ce type d’infrastructure mais qui incluait également la réalisation d’une voie de contournement, aujourd’hui achevée », rappelle Africa Intelligence. Les retards accumulés ont depuis contraint le directeur général de GSEZ, Igor Simard, à revoir l’enveloppe. Selon le cabinet français Artelia, « le coût total est désormais estimé à 259 milliards de francs CFA », soit 395 millions d’euros. À ce jour, précise Africa Intelligence, « 81 milliards de francs CFA ont été décaissés, laissant un besoin de financement de 178 milliards de francs CFA. »
La principale cause de ces difficultés remonte à 2023, lorsque la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) « n’a pas pu honorer sa participation de 65 milliards de francs CFA au tour de table », selon Africa Intelligence. « Cet épisode, passé relativement inaperçu à l’époque, a gelé les décaissements des autres prêteurs privés, dont BGFIBank, et a mis le chantier à l’arrêt », détaille la publication. GSEZ a dû « restructurer son financement et trouver un nouveau bailleur, Afreximbank, pour se substituer à la BDEAC. » Entre-temps, « les taux d’intérêt ont augmenté de plusieurs points » — une situation qui, « selon GSEZ, a justifié la révision de la redevance », conclut Africa Intelligence.
LES ACTEURS DU DOSSIER
Marc Gaffajoli — DG d’Afrijet, pavillon national gabonais, qui n’a pas transmis de demande de mise à jour à l’IATA
Éric Tristan Franck Moussavou — DG de l’ANAC, destinataire du courrier de contestation de l’IATA
Ulrich Manfoumbi Manfoumbi — Ministre des Transports, organisateur de la réunion de concertation d’avril
Igor Simard — DG de GSEZ, concessionnaire de l’aéroport, porteur du projet de nouveau terminal
Henri-Claude Oyima — PDG de BGFI Holding Corp, ancien ministre de l’Économie, signataire de l’arrêté de novembre 2025
Un conflit d’intérêts qui plane
L’affaire prend une autre dimension lorsque l’on examine qui a signé l’arrêté contesté. C’est Henri-Claude Oyima, PDG de BGFI Holding Corp — maison mère de BGFIBank, l’un des prêteurs privés du projet —, qui a apposé sa signature sur ce texte le 13 novembre 2025, alors qu’il occupait la fonction de ministre de l’Économie et des Finances entre mai 2025 et janvier 2026. Il a depuis « remis sa casquette de banquier à plein temps », selon Africa Intelligence.
Le schéma financier retenu dans l’arrêté interpelle également. Autrefois versée à la Caisse des dépôts et consignations, la R4 doit désormais « être versée sur un compte de GSEZ ouvert chez BGFIBank », rapporte Africa Intelligence. « Du côté de GSEZ, on rétorque que ce schéma est classique, citant notamment encore une fois le cas du Sénégal », note la publication. Mais pour les compagnies aériennes, la décision d’Oyima « a surtout l’avantage de sécuriser, à terme, l’investissement de sa banque », selon Africa Intelligence.
L’ambition régionale en jeu
Au-delà des tensions entre acteurs, c’est la crédibilité du Gabon comme futur hub régional de l’aviation qui est en jeu. Pour les compagnies, « cette redevance représente un surcoût qui pèse sur leur compétitivité, alors que l’aéroport de Libreville est l’un des plus taxés du continent », souligne Africa Intelligence. Du côté des autorités, elle « reste indispensable au financement du nouveau terminal, pensé pour fluidifier le flux de voyageurs dans l’aéroport de Libreville et relancer le trafic », selon la même source.
Les chiffres donnent la mesure du défi : le trafic est « en baisse continue depuis plusieurs années », avec « 965 000 voyageurs en 2018 contre 800 000 passagers en 2024 », rappelle Africa Intelligence, soit un recul de plus de 17 % en six ans. Sans nouveau terminal, la spirale baissière risque de se poursuivre. Mais sans accord avec les compagnies et validation de l’IATA, la taxe censée financer ce terminal demeurera lettre morte — et le terminal, lui, ne sortira pas de terre.







