C’est donc un rapport explosif, dont nous avons eu copie, que signe Bernard Christian Rekoula. Il y lève le voile sur la montée en puissance des « fonds stratégiques ». Militant chevronné de la société civile et initiateur du Copil Citoyen, Rekoula est une figure de proue de la défense de l’environnement et de la lutte contre la corruption. Sa détermination l’a mené à porter plainte contre le géant pétrolier Perenco, un combat qui lui a valu des menaces et l’a contraint à l’exil en France fin 2022. Depuis Paris, il continue de scruter les finances de son pays, s’interrogeant sur la manière dont 111 milliards de FCFA peuvent aujourd’hui échapper au contrôle des ministères et pourquoi le système des fonds stratégiques fait planer le spectre d’une corruption systémique.
Le diagnostic posé par l’activiste est sans appel. Malgré le changement de régime et le départ d’Ali Bongo Ondimba, le Gabon s’installerait, près de trois ans après le coup d’État, dans une « administration à deux vitesses ». D’un côté se trouvent des ministères classiques démotivés, dont les budgets servent essentiellement à payer les salaires et l’entretien des bâtiments. De l’autre, des fonds stratégiques sur-vitaminés comme le FNDA pour l’agriculture, le FNH pour l’habitat, le FNR pour la route, le FNEE pour l’énergie et le FSN pour le numérique gèrent l’argent du terrain. Ces fonds agissent désormais comme des ministères « bis » grâce à un circuit financier raccourci.
Le rapport souligne notamment une dépossession flagrante du pouvoir de décision, prenant l’exemple du secteur agricole où le ministre n’est plus qu’un simple conseiller technique. C’est le comité de gestion du Fonds national de l’agriculture qui décide des financements, jouissant d’une autonomie financière dangereuse car alimentée par des taxes spécifiques à l’abri des crises pétrolières. Rekoula pointe également le piège de la double imputation comme le plus grand risque de fraude. Sans une interconnexion parfaite des fichiers du Trésor, l’État risque de payer deux fois pour la même prestation, notamment lorsqu’un ministère et un fonds thématique sollicitent simultanément des budgets pour un même projet.
L’opacité des marchés publics constitue un autre point d’alerte majeur, particulièrement pour le Fonds national de la route. En mai 2025, plus de 93 % des marchés publics y étaient passés par entente directe, un système qui favorise le favoritisme sous couvert d’urgence. Le résultat est alarmant puisque, malgré des décaissements massifs, plus de 18 % des chantiers nationaux étaient à l’arrêt en 2025. Par ailleurs, le rapport met en lumière la confusion entre les budgets de souveraineté. Rekoula distingue les fonds de la Défense nationale, outils de la force soumis à des contrôles, des fonds de la Présidence, outils du pouvoir qui échappent à toute vérification sous couvert de secret d’État.
La Loi de règlement 2025 révèle enfin une réalité économique brutale avec un budget initial révisé à la baisse suite à la chute de la production pétrolière. La dette publique a explosé pour atteindre 73,4 % du PIB, dépassant le seuil de surveillance de la CEMAC. Pour Rekoula, l’organisation des élections de 2025 a siphonné une part trop importante des ressources au détriment des investissements structurels. En conclusion, le militant exprime sa profonde indignation face à des promesses de restauration des institutions qui semblent trahies par la persistance de pratiques opaques.










