Dans sa note de conjoncture sectorielle du premier trimestre 2026, la Direction générale de l’Économie et de la Politique fiscale (DGEPF) glisse, presque en passant, une phrase qui reprend à elle seule des décennies de rendez-vous manqués : le recul de l’activité de raffinage (-1,7 % sur le trimestre, -15,2 % sur un an) s’explique par des « contraintes d’approvisionnement en matières premières » et par le fait que « les opérateurs pétroliers privilégient l’exportation directe du brut, jugée plus rentable sur les marchés internationaux ». Autrement dit : le pays qui extrait le pétrole choisit, de plus en plus souvent, de ne pas le transformer chez lui.
Un choix économique rationnel… et coûteux pour le pays
Le mécanisme n’a rien de mystérieux. Vendu brut sur les marchés internationaux, à des prix indexés sur les cours mondiaux, le pétrole gabonais rapporte davantage à l’exportation qu’il ne rapporterait en alimentant une raffinerie locale vieillissante, aux coûts de transformation élevés et à la fiabilité incertaine. Pour un opérateur pétrolier, la logique commerciale est imparable. Pour le pays, elle a un coût direct : une dépendance croissante aux importations de produits déjà raffinés (essence, gazole, kérosène, gaz butane), payées en devises, alors que la matière première partie, elle, sans valeur ajoutée locale.
C’est un cercle que les économistes gabonais qualifient volontiers de « malédiction du brut sans raffinage » : le pays est structurellement excédentaire en pétrole et pourtant chroniquement vulnérable aux coups d’approvisionnement en carburant, un comble pour l’un des principaux producteurs pétroliers d’Afrique subsaharienne. Selon les données officielles, le Gabon a produit environ 11,1 millions de tonnes de brut en 2025. La Sogara, elle, n’a la capacité de n’en traiter localement qu’une fraction : ses 21 000 barils par jour représentent, réduites en tonnage annuel, moins d’un dixième de la production nationale. Le reste part, pour l’essentiel, à l’exportation.
La Sogara, une raffinerie née en 1967 et jamais vraiment mise à niveau
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut remonter à l’origine de l’outil industriel. La Société gabonaise de raffinage voit le jour en 1967 à Port-Gentil, sous le nom de Société équatoriale de raffinage (SER), fruit d’une initiative régionale associée le Gabon, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo et le Tchad. Les États partenaires se retirent dès 1973 pour développer leurs propres capacités nationales, laissant le groupe Total devenir le partenaire technique et financier de référence de l’État gabonais. Aujourd’hui, des actionnaires privés détiennent encore 31,16 % du capital de l’entreprise.
Depuis, l’outil a vieilli sans être fondamentalement renouvelé. La raffinerie traite le brut « Rabi », dispose de plusieurs oléoducs et d’un réservoir correspondant à une semaine de production, mais son architecture industrielle reste, pour l’essentiel, celle conçue il y a près de six décennies. Chaîne unique dépendante du butane, de l’essence, de l’essence, du kérosène et du bitume, elle présente une fragilité structurelle bien identifiée : la moindre panne ou le moindre déficit d’approvisionnement en brut se répercute simultanément sur tous les produits qui en sortent. C’est très exactement ce qui s’est produit à deux reprises en 2026.
Deux pénuries de gaz en sept mois
Début janvier 2026, le Grand Libreville connaît une pénurie critique d’essence Super et de gaz butane. La Société gabonaise d’entreposage de produits pétroliers (SGEPP), qui assure le stockage mais pas la distribution, se voit contrainte de publier un communiqué pour rappeler qu’elle « n’exerce exclusivement que des missions d’entreposage et de stockage » et renvoie la responsabilité de la distribution vers cinq metteurs en marché : TotalEnergies Marketing Gabon, Vivo Energy Gabon, Ola Energy Gabon, PetroGabon et Gab’Oil. Elle affirme couvrir habituellement environ 90 % de la demande et mise en place des opérations d’urgence pour réapprovisionner les ménages pendant les fêtes. Fichiers d’attente interminables aux stations, bouteilles de gaz introuvables, craintes de spéculation sur le marché parallèle : la scène, classique au Gabon, se répète.
Fin juillet 2026, rebelote. Une nouvelle pénurie de gaz butane touche à nouveau la capitale, avant un retour progressif à la normale début août. Le prix réglementé de la bouteille de butane, fixé à 4 950 francs CFA, ne bouge pas effectivement, mais l’indisponibilité du produit alimente les tensions et, selon plusieurs témoignages relayés par la presse locale, des pratiques de spéculation informelles. Pour les analystes, la coïncidence entre les deux épisodes n’a rien d’un hasard : elle découle mécaniquement de la même chaîne de production défaillante, celle de la Sogara, elle-même prise en étau entre un brut national de plus en plus exporté et des équipements trop anciens pour absorber la moindre irrégularité d’approvisionnement.
Une promesse de modernisation depuis quinze ans, jamais aboutie
Le plus frappant, dans ce dossier, n’est pas l’existence du problème – largement documenté depuis plus d’une décennie – mais la répétition des promesses de le résoudre. Dès 2010, des discussions s’engagent entre l’ancien ministre du Pétrole Julien Nkoghe Bekale et l’ambassadeur de Corée du Sud autour d’un projet porté par le groupe Samsung C&T : une nouvelle raffinerie de 50 000 barils par jour, plus du double de la capacité actuelle de la Sogara, implantée dans la zone franche de l’île Mandji à Port-Gentil, pour un coût alors estimé à environ 700 milliards de francs CFA. Un protocole d’accord est signé en juillet 2014, la mise en service est annoncée pour 2016. En 2017, le projet est toujours au stade des discussions. Il ne verra jamais le jour.
Près de dix ans plus tard, deux nouveaux projets sont sur la table – sans qu’aucune articulation claire n’apparaisse entre eux, ce qui interroge sur la cohérence de la stratégie industrielle gabonaise en la matière.
Le premier, porté par la Sogara elle-même, a pris forme le 14 avril 2026 : la société d’ingénierie française Technip Energies a été retenue pour deux contrats d’études d’ingénierie de base (FEED, pour « Front-End Engineering Design »). Le premier vise à « débloquer » les capacités existantes, avec une nouvelle unité d’édulcoration du kérosène et quatre réservoirs de stockage supplémentaires. Le second, plus ambitieux, prévoit la construction d’un complexe hydrocraqueur modulaire, doté d’une nouvelle jetée marine et d’une technologie propriétaire de production d’hydrogène par reformage du méthane à la vapeur (SMR). Objectif affiché par les autorités : tripler la capacité de raffinage du pays d’ici 2030 et se conformer aux normes environnementales « Africa 5 » sur la teneur en soufre des carburants.
Le deuxième projet, distinct, a été acté quelques mois plus tôt, le 14 octobre 2025, lorsque le ministre gabonais du Pétrole et du Gaz, Sosthène Nguema Nguema, a signé un accord avec le groupe chinois China Road and Bridge Corporation (CRBC) pour la construction d’une raffinerie entièrement nouvelle à Port-Gentil, présenté comme devant permettre l’autosuffisance énergétique du pays et générer près de 20 000 emplois directs et indirects, en plus de plus de 250 kilomètres de routes dans le nord du Gabon. Ni le montant, ni la capacité, ni le calendrier de ce projet n’ont toutefois été précisés à ce stade — et « aucune échéance n’a été arrêtée pour la réalisation de cette infrastructure », selon les mêmes termes de l’accord.
Deux chantiers, une seule vraie question : lequel aboutira ?
Que le Gabon dispose aujourd’hui de deux pistes de modernisation plutôt qu’aucune ne puisse, à première vue, sembler une bonne nouvelle. Mais l’histoire récente invite à la prudence. Le précédent du projet Samsung C&T, annoncé en grande pompe en 2014 puis discrètement enterré, rappelle qu’au Gabon, l’écart entre l’annonce d’un protocole d’accord et la mise en service efficace d’une infrastructure pétrolière peut se compter en décennies plutôt qu’en années. Les deux projets actuels n’en sont, à ce stade, qu’au niveau des études (FEED côté Technip Energies) ou de l’accord-cadre sans financement ni calendrier (côté CRBC) — loin, donc, d’une décision d’investissement finale.
En attendant, la fragilité structurelle demeure entière. Tant que la capacité de raffinage locale ne sera pas significativement augmentée, chaque arrêt technique, chaque avarie, chaque choix d’un opérateur de privilégier l’export du brut plutôt que son traitement local continue de se traduire, en bout de chaîne, par des fichiers d’attente devant les stations-service de Libreville. Le paradoxe gabonais — exporter la matière première et importer le produit fini — n’est pas seulement une curiosité statistique relevée après trimestre par la DGEPF. C’est un révélateur des limites d’une économie qui peine encore à transformer chez elle les richesses qu’elle extrait, et dont la facture, à chaque nouvelle pénurie, est payée directement par les ménages.







