Pendant que le pays vaquait à son intersession, un atelier discret s’est tenu à Libreville du 22 au 24 juillet. À l’ordre du jour, rien de moins que la réécriture des règles qui régissent la carrière de dizaines de milliers d’agents publics. Deux textes y étaient soumis à validation, le nouveau Statut général des fonctionnaires et le nouveau Statut général de la Fonction publique. Derrière l’aridité administrative, une mesure phare cristallise déjà les tensions : la suppression de l’avancement automatique.
Ce qui change, concrètement
Jusqu’ici, un fonctionnaire gabonais montait en grade au fil des années, presque mécaniquement. L’ancienneté faisait foi. Le projet porté par le ministère de la Fonction publique entend rompre avec cette logique. L’avancement reposerait désormais sur le mérite, l’évaluation des performances, l’atteinte des objectifs et, selon la formule officielle, la manière de servir.
La ministre Laurence Ndong ne s’embarrasse pas de circonvolutions. « Il n’est pas juste que l’agent assidu et l’agent absent perçoivent la même solde », a-t-elle lancé à l’ouverture des travaux, promettant la fin d’une « rémunération automatique adossée au seul numéro matricule ». Formule ramassée pour une idée simple : la présence et le résultat, plutôt que le calendrier.
La réforme ne s’arrête pas là. Elle réaffirme le concours comme voie normale d’accès à l’administration, annonce une numérisation des procédures de recrutement, promet une offensive contre l’absentéisme et ouvre les corps de la Fonction publique aux métiers du numérique et de l’intelligence artificielle. Un toilettage qui intervient trente-cinq ans après la loi fondatrice de 1991, et vingt ans après celle de 2005 qui lui avait succédé.
L’argument du gouvernement : le mérite et la masse salariale
Officiellement, il s’agit de moderniser. La ministre invoque la Constitution du 19 décembre 2024, qui range désormais le statut de la Fonction publique dans le domaine de la loi, et cite l’irruption des nouvelles technologies pour justifier une refondation plutôt qu’un simple ajustement. « La Fonction publique n’est pas un refuge, elle est un engagement », résume-t-elle.
Derrière le vocabulaire de la performance, un chiffre plane pourtant sur le dossier : celui de la masse salariale. Depuis le gel des recrutements et des avancements décrété en 2014, l’État peine à contenir des dépenses de personnel qui pèsent lourd dans le budget. Récompenser au mérite, c’est aussi, en creux, cesser de payer indistinctement. L’exécutif s’en défend, mais l’équation budgétaire n’est jamais très loin.
Ce que redoutent les syndicats
La riposte n’a pas tardé. Dans une vidéo largement relayée, Pierre Mintsa, président de la Machette syndicale des travailleurs gabonais Vaillant (MSTGV), a appelé le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, à ne pas entériner le texte, agitant la menace d’un mouvement social d’ampleur. « On ne peut en aucun cas modifier un texte qui tourne autour de la gestion de la carrière d’un agent sans les partenaires sociaux », martèle-t-il.
Le reproche central n’est pas tant le mérite que la méthode. Les organisations syndicales dénoncent une réforme élaborée sans elles, sur des textes ficelés en interne par les équipes techniques du ministère. Elles redoutent surtout que les futures promotions dépendent de critères d’appréciation flous, laissant la porte ouverte à l’arbitraire et au favoritisme. Qui évalue ? Selon quelle grille ? Le projet reste, sur ce point, avare de garanties.
Le précédent qui hante le dossier
Les syndicats n’ont pas la mémoire courte. En 2015 déjà, une ordonnance avait tenté d’instaurer l’avancement exclusif au mérite, supprimant d’un trait l’ancienneté. La Cour constitutionnelle l’avait balayée l’année suivante, faute de ratification parlementaire. La même année, la Prime d’incitation à la performance avait laissé un souvenir amer, ses critères ayant nourri un sentiment d’injustice chez nombre d’agents. Autant dire que la promesse d’une évaluation « objective » ne convainc pas tout le monde.
Le Front démocratique socialiste de Me Anges Kevin Nzigou a lui aussi donné de la voix, réclamant un moratoire. Le parti met en garde : supprimer l’avancement automatique avant d’avoir réparé les séquelles d’années de blocage serait ressenti comme une injustice. Tout en reconnaissant les contraintes budgétaires de l’État, il refuse que la réforme se réduise à un exercice de maîtrise de la masse salariale.
Le nerf de la guerre : les dossiers dormants
Car le contexte pèse. Des milliers de fonctionnaires attendent depuis 2015 la régularisation d’avancements gelés, certains ayant pris leur retraite sans jamais avoir été reclassés. Entre septembre 2023 et septembre 2024, l’administration se félicitait d’avoir exhumé 4 428 dossiers restés au fond des tiroirs. Beaucoup patientent encore. Difficile, dans ces conditions, de vendre aux agents la fin de l’ancienneté quand celle-ci n’a même pas été honorée.
Et maintenant ?
L’atelier de validation s’est achevé le 24 juillet. Les textes doivent encore être enrichis avant leur adoption, puis passer devant le Parlement, seule instance habilitée à trancher depuis la nouvelle Constitution. D’ici là, le gouvernement devra choisir entre passer en force et rouvrir la table du dialogue social. Les syndicats, eux, ont déjà prévenu qu’ils n’attendraient pas sagement la promulgation. Le prochain round se jouera à la rentrée.







