Le point de départ tient à un homme et à ses interpellations. Ces dernières semaines, Lionel Giovani Boulingui, porte-parole du parti Ensemble pour le Gabon (EPG), avait multiplié les sorties sur l’état des chantiers, des équipements publics et de plusieurs projets financés sur la dotation présidentielle dans la province. Convoqué le 26 août à l’antenne locale de la Direction générale des recherches (DGR) à Tchibanga, il a été placé en garde à vue à l’issue de son audition, avant d’être entendu au parquet puis remis en liberté le 27 août, dans l’attente de la suite d’une procédure judiciaire dont les motifs précis n’ont pas été rendus publics. Proche du président d’EPG Alain-Claude Bilie-By-Nze, détenu depuis plusieurs mois, le porte-parole avait fait des chantiers de la Nyanga son principal terrain d’interpellation. Son parti a réclamé aux autorités la communication des faits qui lui seraient reprochés.
Face à la montée des soupçons, c’est d’abord un ancien membre du gouvernement qui est sorti du silence. Jonathan Ignoumba, ex-ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche et coordinateur provincial de la Nyanga, a accordé mi-août un entretien au quotidien L’Union pour rejeter toute malversation et détailler la répartition de l’enveloppe. Selon ses explications, les 7 milliards ont été répartis entre les six départements de la province, Tchibanga recevant la part la plus importante avec 1,5 milliard de francs CFA, le reste étant ventilé par dotations allant de 200 millions à un milliard selon les circonscriptions.
L’ancien ministre a présenté le choix des projets comme le fruit d’une démarche participative, arrêtée localement par des comités réunissant, selon sa formule, les fils de chaque localité. Il a par ailleurs qualifié ces fonds de « fonds de charme », en assumant la dimension politique à l’approche des échéances électorales. Sur les retards constatés, il a indiqué que les chantiers étaient achevés ou en voie de finition dans la plupart des localités, à l’exception des sites comme Mabanda et Ndenguilila, où les prestataires solliciteraient des avenants budgétaires.
Cette défense a toutefois ouvert une brèche. En reconnaissant l’absence de procédure formelle d’appel d’offres et une attribution des marchés décidée directement par des comités locaux, sans mise en concurrence des entreprises, l’ancien ministre a mis au jour le mode de fonctionnement même du dispositif.
Sur le terrain, le ministre des Transports, Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, s’est rendu à Tchibanga pour répondre aux critiques visant les arrêts observés sur plusieurs chantiers structurants. Il a avancé trois séries d’explications : des impératifs techniques, comme les délais de consolidation imposés après un remblai ou le coulage d’une dalle ; des pénuries de matériaux, aggravées selon lui par l’éloignement de la province par rapport à l’Estuaire, principal centre de ravitaillement du pays ; et, sans détour, des indisponibilités de fonds. Le ministre a affirmé qu’une reprise des travaux avait été rendue possible par une injection récente de crédits, citant plusieurs sites comme l’aéroport, la gare routière, le nouveau marché, la Maison de la Femme ou la nouvelle mairie.
De Tchibanga à Makokou, un révélateur de contraste
Le rendez-vous laisse d’autant plus de traces qu’il tranche avec l’édition suivante. En août 2026, pour le troisième anniversaire de la Fête de la Libération célébré à Makokou, dans l’Ogooué-Ivindo, le chef de l’État a multiplié les inaugurations d’infrastructures, faisant de cette province minière une vitrine du développement territorial revendiqué par le pouvoir.
L’année précédente, c’était pourtant la Nyanga qui avait accueilli la première édition tournante de la commémoration, le 30 août 2025 à Tchibanga. Mais le séjour présidentiel y aurait laissé un goût amer. Selon plusieurs sources, le chef de l’État se contenterait d’inaugurer quelques sites avant d’écourter son programme de visite de terrain, plusieurs chantiers annoncés n’étant pas en état d’être livrés.
Trois ans après le déblocage des 7 milliards, la même province revient au premier plan pour les mêmes raisons. Entre l’enveloppe débloquée et les chantiers restés en suspens, la Nyanga aura ainsi fait deux fois la démonstration de la distance qui sépare l’annonce de la livraison.







