En revanche, combien d’entre nous n’ont pas vu, ces derniers jours, une vidéo de Brice Clotaire Oligui Nguema circuler sur les réseaux sociaux ? Combien l’ont regardée, commentée ou partagée ? La réponse est probablement très différente. C’est là que commence le véritable paradoxe : une tribune qui appelle à réfléchir sur la « tenue du pouvoir » peut passer largement sous les radars, tandis qu’une séquence de quelques secondes montrant le président au milieu d’une foule, avec des artistes ou dans une ambiance populaire, peut être vue et commentée par des milliers de personnes.
Dans sa tribune intitulée « La tenue du pouvoir : quand la fonction oblige l’homme », Ali Akbar Onanga Y’Obegue ne cite jamais le chef de l’État. Il ne prononce pas son nom et ne dit pas explicitement qu’il s’adresse à lui. Mais dans le contexte politique actuel, les thèmes qu’il développe — la posture du dirigeant, ses fréquentations, sa manière de se montrer, la distance institutionnelle, la retenue et les renoncements qu’impose la fonction suprême — rendent le rapprochement difficile à éviter. Le nom n’est pas écrit, mais le lecteur comprend vite vers qui la réflexion peut être dirigée.
Et il faut reconnaître à cette tribune sa valeur. Elle pose une véritable question sur ce que signifie exercer le pouvoir au sommet de l’État. Lorsqu’un homme devient chef de l’État, explique en substance Onanga Y’Obegue, il ne peut plus toujours se comporter comme lorsqu’il n’était qu’un simple citoyen. Ses gestes ne lui appartiennent plus entièrement. Ils sont regardés à travers la fonction qu’il incarne. « La fonction oblige », rappelle-t-il en substance, et cette fonction impose une discipline dans la parole, les fréquentations, les réactions, les apparitions publiques et parfois même dans le silence.
Sur ce point, difficile de lui donner tort. Mais la politique ne se joue pas uniquement dans les codes institutionnels. Elle se joue aussi dans la perception, dans l’image et désormais dans les réseaux sociaux. Et c’est précisément là que le raisonnement mérite d’être prolongé, car un chef d’État qui accepte d’occuper cet espace prend aussi le risque de l’imprévisible. Une vidéo peut être détournée, une plaisanterie mal interprétée, un geste sorti de son contexte ou une proximité transformée en polémique. À chaque apparition, les communicants peuvent presque s’arracher les cheveux, redoutant la petite bourde qui deviendra en quelques heures le sujet politique du moment.
Mais c’est aussi le prix de cette nouvelle communication. On peut aimer ou ne pas aimer la manière dont Oligui Nguema occupe cet espace. On peut considérer certaines apparitions comme trop familières, certains rapprochements comme trop décontractés ou certaines images comme incompatibles avec la hauteur attendue d’un chef d’État. Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître une réalité : ça marche, et surtout auprès des jeunes.
Cette jeunesse est devenue une immense communauté numérique. Elle regarde des vidéos, partage des contenus, suit des influenceurs et se forge une opinion politique sur les mêmes plateformes où elle écoute de la musique, suit le football ou échange avec ses amis. Pour un président qui cherche à installer une relation directe avec cette génération, ignorer cet univers reviendrait à accepter de parler dans une pièce où son interlocuteur n’est tout simplement pas présent.
Alors, faut-il voir dans la proximité d’un chef d’État avec les codes de la jeunesse une banalisation de la fonction ? Ou faut-il y voir une stratégie politique parfaitement assumée pour toucher une génération qui ne consomme plus la politique comme ses aînés ? C’est ici que deux mondes se rencontrent : d’un côté, la tenue du pouvoir, la distance, la solennité et les codes institutionnels ; de l’autre, la proximité, les réseaux sociaux, la musique, les artistes, les quartiers, les influenceurs et les vidéos virales.
Deux mondes différents, deux conceptions du rapport au pouvoir. Et au milieu, un président qui semble avoir compris une chose essentielle : aujourd’hui, une partie de la bataille politique se joue moins dans les tribunes que dans les téléphones. Ce choix n’est évidemment pas sans risque. Plus le président se montre, plus il expose sa communication aux imprévus. Mais moins il se montre, plus il risque aussi de laisser le terrain de l’image à ses adversaires.
L’histoire politique française rappelle d’ailleurs que la proximité peut être une arme politique redoutable. Jacques Chirac avait construit une relation particulière avec une partie de l’électorat français grâce à son image d’homme populaire, accessible, bon vivant, capable de parler sans filtre excessif et de donner le sentiment d’être proche des gens. Face à lui, Édouard Balladur incarnait davantage la maîtrise, la respectabilité, la compétence et une forme de distance, avec cette image d’homme politique plus institutionnel, plus cérébral, parfois perçu comme éloigné du peuple.
Avant l’élection présidentielle de 1995, beaucoup donnaient Balladur favori. La campagne allait pourtant démontrer que la politique ne se résume jamais aux pronostics des élites. La proximité de Chirac avec les Français n’était pas nécessairement une absence de tenue. Elle constituait aussi une manière de créer un rapport affectif avec l’électorat. Le parallèle avec le Gabon doit évidemment être manié avec prudence. Les époques, les sociétés et les systèmes politiques sont différents. Mais la leçon demeure : un dirigeant peut perdre dans les salons et gagner dans la rue.
Cela ne signifie pas que tout est permis au nom de la popularité. C’est ici que la tribune d’Ali Akbar Onanga Y’Obegue retrouve toute sa pertinence. La proximité ne doit pas devenir familiarité permanente, l’accessibilité ne doit pas devenir banalisation et la recherche de popularité ne peut dispenser un chef d’État de mesurer la portée symbolique de ses gestes. Les communicants peuvent surveiller chaque image, anticiper chaque réaction et redouter chaque faux pas, mais ils ne peuvent pas contrôler totalement la manière dont une société numérique interprète et transforme une séquence.
Le président peut parler le langage de son époque sans perdre celui de la République. Toute la difficulté est là. Une génération peut aimer voir son président danser, plaisanter ou côtoyer des artistes. Elle peut y voir de la simplicité et de l’authenticité. Mais cette même génération peut aussi attendre de lui, lorsqu’il s’agit de représenter l’État, une autre posture. La véritable habileté politique consiste peut-être précisément à savoir passer d’un registre à l’autre : être proche sans être familier, populaire sans être banal, accessible sans perdre la hauteur nécessaire à la fonction.
C’est peut-être la question que pose indirectement cette polémique. Ali Akbar Onanga Y’Obegue rappelle une vérité ancienne : la fonction oblige. La politique contemporaine en rappelle une autre : l’époque oblige aussi. Un chef d’État qui veut parler à sa jeunesse doit accepter ses nouveaux canaux de communication, comprendre ses codes, ses usages et ses espaces de discussion. Il doit aussi accepter que cette proximité rende sa communication plus vulnérable, plus spontanée et parfois plus difficile à maîtriser.
Ceux qui ont observé la transformation de la politique gabonaise ces dernières années savent que les réseaux sociaux sont devenus incontournables. Opposition comme pouvoir les utilisent, directement ou indirectement, parce qu’ils ont compris leur capacité à fabriquer de l’image, de l’adhésion et parfois du rejet. Dès lors, le choix pour Oligui Nguema n’est peut-être pas simplement entre la solennité et la proximité. Il est aussi entre une communication parfaitement contrôlée, mais potentiellement distante, et une communication plus directe, plus populaire, mais forcément plus risquée.
Alors, faut-il opposer la tenue du pouvoir à la proximité populaire ? Pas forcément. Le véritable enjeu est peut-être de savoir si l’on peut être populaire sans banaliser la fonction, et institutionnel sans devenir inaudible. Oligui Nguema semble avoir fait un choix : parler à une génération qui ne se contente plus de regarder le pouvoir à la télévision, mais qui veut le voir dans son téléphone.
Ali Akbar Onanga Y’Obegue rappelle, lui, que ce pouvoir doit néanmoins conserver une certaine tenue. Les deux lectures ne sont peut-être pas incompatibles. Après tout, un président peut descendre dans la rue sans cesser d’être président. Il peut parler aux jeunes, côtoyer des artistes, apparaître dans des séquences populaires et accepter les codes de son époque. Mais il doit aussi savoir quand la musique s’arrête, quand les caméras changent de registre et quand l’homme doit laisser toute la place à la fonction.
La question est peut-être moins de savoir jusqu’où un président peut descendre vers son peuple que de savoir s’il sait encore remonter à la hauteur de sa fonction lorsqu’il le faut. Je dis ça, je ne dis rien.
Bien. Maintenant, combien êtes-vous à avoir lu jusqu’au bout cet article ? La vérité. Vous n’êtes pas nombreux !







